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Jérômine Derigny

Jérômine Derigny

http://www.jeromine.com


Par : Frédéric Brizaud


photographieA l'issue de sa formation (BTS Photographie à l'Ecole Louis Lumière et Formation de photo journalisme au CFD) Jérômine Derigny se consacre à la photographie de reportage. Découvrez son travail plusieurs fois primé (Prix Kodak de la Critique, Bourse 3P…) sur www.jeromine.com.


Vous présentez sur votre site www.jeromine.com plusieurs reportages photo. La plupart abordent des thèmes comme l'écologie, le commerce équitable, la prison, le monde associatif… Etes-vous une photographe engagée?


C'est une question qui m'est souvent posée, donc c'est ce que doivent inspirer mes photos. Et pourtant, je ne me considère pas comme telle. Je suis concernée par les sujets que j'aborde, ce sont des thèmes qui me touchent, auxquels je suis sensible, et dont il me parait important de parler. Les messages que j'essaye de véhiculer sont en adéquation tant que possible avec ma manière de vivre, mais je ne suis pas engagée, dans la mesure où je fais mon métier, et pas forcément grand'chose de plus. Je ne m'investis pas outre mesure dans les causes dont je parle, certainement principalement par manque de temps. Si je peux sensibiliser des gens à certaines problématiques, tant mieux. Si faire son métier avec conviction c'est être engagé, alors je le suis. Sinon, je dirais plutôt que je suis une photographe citoyenne…


Depuis que M. Mohammad Yunus inventeur du micro-crédit a obtenu le prix Nobel de la Paix on parle de plus en plus de ce concept. Vous avez réalisé en 2006 un reportage sur le micro-crédit à travers plusieurs pays comme l'Inde, le Burkina Faso, le Nicaragua et la France. Qu'avez-vous retenu de cette expérience?


J'ai en fait réalisé ce reportage en 2005, lors de l'année internationale du micro-crédit décrétée par l'ONU. Je profitais de mes déplacements sur le commerce équitable pour réaliser cette série de portraits. Sur le plan photographique, ça a été une expérience très agréable: contrairement au reportage sur les prisons de mineurs que je venais de terminer, cette série de portraits a été facile à réaliser. Quelques contacts avec des associations de micro-crédit m'ont rapidement donné accès aux personnes, tant à l'étranger qu'en France. Le concept était simple et efficace: des portraits en situation accompagnés de légendes systématiques: combien on emprunte, combien on rembourse, et ce qu'on a pu monter avec le prêt. C'était la première fois également que je traitais le portrait (au moyen format), mode dans lequel je n'étais pas à l'aise auparavant. Sur le fond du sujet, j'ai été bien sûre convaincue par le micro-crédit. Pour l'équivalent de 50 euros en Inde, une femme a pu monter son petit commerce, et ainsi faire vivre sa famille. Il aurait été dommage qu'elle ne puisse en profiter ! Au delà de l'accès au prêt bancaire auquel les bénéficiaires ne croyaient plus trop, ils trouvent surtout un soutien, des conseils et une solidarité auprès des organismes de prêts qui sont la plupart du temps associatifs ou coopératifs.  Leurs micro-entreprises perdurent grâce à l'entourage et à la solidarité rencontrés dans le milieu de la micro-finance.


Vous avez réalisé une série de reportages sur les mineurs en prison dans le monde. On ressent une énorme disparité entre la manière de "traiter le problème" en Russie (proche du camp de travaux forcés) ou en Suisse (proche du camp de vacances). Les images sont-elles vraiment le reflet de cette réalité?


photographieC'est toujours intéressant de voir comment sont perçues les photos ! Bien sur, chaque pays traite la délinquance des mineurs de manière très différente, en fonction notamment des mentalités, et de l'état économique de chaque pays. Au delà des prisons, j'ai aussi montré les alternatives à la prison, et les moyens de réinsertion après les peines. C'est surtout dans ces cadres là que j'ai pu constater le plus de différences. L'expérience que j'ai pu suivre en Russie était une initiative privée, montée par un prêtre, et quasiment unique en Russie. En effet, il n'y existe pas officiellement d'alternative à la prison, ni même de réinsertion. Certaines images prises dans ce centre de réinsertion associatif évoquent dans notre imaginaire une situation très dure : crânes rasés, tenues à rayures, travail physiquement difficile. De ce point de vue là, nous sommes dans le vrai, puisque les mentalités en Russie vont plutôt dans le sens de la punition. En revanche, ces jeunes qui "triment" sur cette image, sont en réalité plutôt heureux de leur sort, puisqu'ils sont des volontaires. Ils sont en fait en semi-liberté, puisqu'ils sont détenus, mais viennent effectuer un chantier d'été dans le centre de réinsertion qui se trouve à côté de la prison. C'est pour eux une échappatoire au "Centre de rééducation par le travail", qui est le nom officiel de la prison.

En revanche, pour la Suisse, je dirais presque que c'est l'inverse. Nous voyons de belles images de désert, des jeunes qui marchent et qui nous semblent en camp de vacances. Et pourtant, ils ont bien du mal à accepter leur situation, assez mécontents d'être là, dans un premier temps. Cette institution est une alternative à la prison, où les mineurs sont placés pour un an au minimum, souvent un an et demi. La prise en charge est très complète, et l'accompagnement très poussé, puisque le suivi du mineur se fait encore sur plusieurs mois après qu'il ait quitté le centre. A chaque vacance scolaire, les jeunes partent en camp sportif (ici donc en Tunisie), où le mineur est poussé à réfléchir sur lui même, loin de son pays et de sa famille. C'est une épreuve plus difficile qu'il n'y parait, et très bénéfique.


Pensez-vous que la photo puisse être un outil efficace pour permettre de mieux sensibiliser le public à certains problèmes de société?


Il y a plusieurs moyens d'utiliser cet outil… Je diffuse principalement grâce à la presse, qui est un bon moyen de toucher les gens puisque les diffusions sont généralement importantes. Les résultats peuvent cependant être frustrants, puisqu'il y a peu de place à l'image, et qu'on aimerait alors pouvoir en montrer davantage. De plus en plus, les photographes de presse cherchent d'autres moyens pour la diffusion des images : expositions, édition de livres, sites internet, diaporama, etc.

Oui, globalement, la photo est un moyen marquant pour transmettre un message; elle reste en tête. Et en même temps, véhiculer un message par une seule image peut être léger, et manquer de subtilité et de finesse dans le discours. Mes images ont souvent besoin d'explications, de textes ou au moins de légendes. Je fais partie du collectif Argos (www.collectifargos.com), qui est un des rares à rassembler photographes et rédacteurs, parce que nous pensons que nos travaux doivent être complémentaires.

Sensibiliser le public aux problèmes de société n'est pas simple… Nous sommes souvent confrontés au choix suivant : faut-il cibler un public averti, déjà en alerte, mais peut être moins nombreux, ou bien un plus grand nombre, mais dont beaucoup passeront entre les lignes de l'information ?

Légendes des images

Photo 1 :

Bombay, Inde. Shubangi Mestri, 48 ans est couturière. Elle a obtenu son premier prêt il y a 10 ans. Elle a récemment emprunté 90 euros (6000 roupies), et rembourse 6 euros par mois (408 roupies) pendant 20 mois. Ce montant comprend 50 roupies d'épargne, et 58 roupies d'intérêt. Avec ce prêt, elle a pu acheter de la marchandise pour agrandir sa boutique. (Jeromine Derigny / Argos)

Photo 2 :

Russie, Ardatov (région de Nijni-Novgorod). Centre d'alternative à la prison pour mineurs. Les jeunes sont en régime de semi liberté, et construisent un abri à cochon dans la ferme du centre.  (Jeromine Derigny / Argos)


Chronique par Frédéric Brizaud

Site : www.photophiles.com
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