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L'économie de la survie...

L'économie de la survie aux intersections


Qu'on ne soit pas dupe : ce monde, celui dans lequel vous, moi et quelques millions et millions d'autres tentons d'évoluer ou tout simplement de survivre, est fort différent de l'image idyllique et souvent simpliste de la propagande médiatique et hollywoodienne. On peut cependant y percevoir des sources sérieuses d'espoir pour le genre humain. A nous tous de faire en sorte que ces espoirs ne soient pas de simples mirages…


J'ai toujours été frappé, bien avant mon arrivée en terre mexicaine, il y a plus de 5 années, par le fossé qui existe entre ces images d'Epinal d'un monde virtuel entretenues à coup de martelage médiatique et publicitaire et la réalité dont je suis le témoin. L'Epinal d'aujourd'hui obéit aux fantasmes des " vedettes " du système médiatique de masse (permettez-moi d'y inclure bon nombre de politiques même bien-pensants). La réalité où j'évolue au quotidien est composée de personnes des classes moyennes et basses qui constituent la grande majorité de la population de ce pays et qui aspirent à une certaine tranquillité. Si la santé, l'éducation, une situation matérielle plus sécurisante et le désir d'être plus respecté peuvent rentrer en ligne de mire, le désir de consommer les joujoux qu'imposent la société de consommation constitue souvent un ingrédient essentiel de cet idéal de vie souvent inaccessible et donc source de frustrations et de violences.

 Beaucoup de personnes parmi ces couches de la population, pour survivre, faire vivre leur famille, acheter leurs " Cahuama de Tecate" (bouteille de bière de basse catégorie) ou bien poursuivre ce rêve de consommateur dont ils sont exclus, en sont à devoir recourir à une forme d'économie " informelle ", avec des activités de commerce qui ne sont répertoriées dans aucun registre fiscal et qui bien évidemment ne donnent droit à aucune prestation sociale. Souvent c'est un dernier recours après avoir épuisé toutes les autres voies formelles ou légales. Cette économie " informelle " est particulièrement " florissante " (pardonnez-moi ce sarcasme) à l'heure où la croissance de l'Amérique Latine est constatée par les grands organismes bancaires et financiers internationaux…

 

Je cherchais un thème photographique qui, dans ma ville, la capitale du Sonora, approchait cette question. Ainsi, il y a quelques mois déjà, j'entrepris de cibler mes objectifs sur les intersections de rues et boulevards. Je voulais clairement mettre en exergue les efforts que font ceux qui essaient de déjouer les embuscades d'une économie chaque jour plus élitiste, établissant un système s'approchant de celui de caste, ou tout simplement les problèmes de ceux qui ne peuvent rentrer dans un système économique libéral si déréglementé qu'il aboutit dans les faits à la suprématie des plus puissants. Notons au passage que même dans le cadre d'emplois supposés " formels ", les législations protectrices pour les employés, si elles existent, sont dans les faits peu respectées (on pensera bien évidemment aux usines d'assemblage des grandes compagnies internationales des villes-frontières, pour ne parler que d'un exemple criant du Mexique).  

Les causes de ces réalités sont bien connues, mais les acteurs de la politique et de l'économie qui en tirent d'importants subsides ne peuvent ou ne veulent pas penser à changer ce panorama. L'un des résultats visibles est de voir ces hordes de personnes en quête de solutions se précipiter chaque fois que  le feu passe au rouge.

Ces intersections sont un lieu privilégié pour rafler quelques pesos: l'affluence constante des automobilistes forcés d'attendre quelques minutes, fait que des enfants, des femmes, des hommes de tous âges arrivent parfois en bandes proposer marchandises et services  (journaux du jour, jus d'orange, babioles à 3 sous, lavage du pare-brise, voire se prostituer), offrir un très court spectacle (jongleurs, cracheurs de feu, clowns), recueillir des fonds pour des associations de réinsertion, mendier quelques pesos, ou même, dans un autre style, diffuser de la propagande publicitaire voire même électorale.

 J'ai même pu constater que madame le maire de la ville, particulièrement virulente contre ces gens, qui donnent une si mauvaise image de sa ville et provoquent gêne ou insécurité, ou sont eux-mêmes dans une situation d'insécurité (petit artifice de la pensée qui ne trompe personne) et qui ne payent pas d'impôts, utilisait, elle aussi, ces mêmes intersections pour la " bonne " cause cette fois-ci : une campagne de prévention routière.


Ces intersections sont donc bien plus qu'un lieu d'économie informelle : elles sont des points stratégiques où il est possible de survivre dans des conditions lamentables, de se promouvoir (publicité et propagande politique), mais elles sont aussi un reflet d'une société malade qui, incapable de proposer des emplois décents et bien rémunérés à sa population, envoie au casse-pipe ses jeunes et moins jeunes, au risque, bien évidemment de créer un climat de violence légitimant encore plus les discours sécuritaires de certains politiques, discours qui ne résolvent en rien la question de fond !

Eduardo Galeano s'alarmait déjà en octobre1991 dans un article pour le Monde Diplomatique intitulait " être comme eux " :

" Les enfants des rues, disait-il,  pratiquent l'initiative privée du délit, qui est l'unique domaine où ils peuvent s'exprimer. Leurs droits de l'homme ne sont que les droits de voler et de mourir. Les petits fauves, abandonnés à leur sort, vont chasser. Au premier coin de rue, ils donnent un coup de griffe et fuient. La vie s'achève tôt, rongée par la colle et les autres drogues qui trompent la faim, le froid et la solitude ; elle s'achève aussi lorsqu'une balle l'interrompt net ".


Croyez-vous honnêtement que la situation ait changé 15 ans plus tard ? Oui, effectivement, vous avez raison, elle a empiré !! Les enfants que vous verrez dans ces photos commencent donc très tôt leur curieux apprentissage, même s'il peut être perçu, notamment pour ces jeunes vendeurs de journaux, comme un moyen de se " responsabiliser " (oui, j'ai entendu plusieurs fois ce commentaire lorsque je parlais et me lamentais de cette situation).


De ce reportage, je vous présente la première partie inachevée. Mais j'aimerais le poursuivre et l'étendre à d'autres villes et pourquoi pas à d'autres pays - j'en appelle au passage à une aide au financement pour la poursuite de ce projet --. Aussi je voudrais chercher à comprendre un peu mieux ce qui, en amont et dans la périphérie de cette situation, fait que cette réalité existe.  De manière annexe ou complémentaire, sachez que ce reportage est aussi une source d'apprentissage :

-Des relations humaines parfois rudes, mais qui peuvent s'avérer très riches ;


-D'un monde qui possède ses règles, ses clans, d'un monde qui se protège de la répression policière aussi, d'un monde qui se protège de la loi (terrain privilégié  pour la création de mafias) ;
 

- D'un monde où certains, mais c'est l'exception, se sentent libres et privilégiés de ne pas rentrer dans la norme ennuyeuse d'un travail régulier ;


-D'un monde de souffrances qui s'inscrivent souvent sur les visages, mais aussi en amènent parmi les plus jeunes à ingérer des substances dangereuses et à rentrer dans un cycle infernal qui ne connaît pas de retour.


-D'un monde de conflits réels ou latents, d'un monde où se dessine souvent en toile de fond la violence (sexuelle, violence au sein même des familles) ;


-D'un monde à part…


UN MONDE DANS LA VILLE !


Alain Rio
http://noravr.blog.lemonde.fr/


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