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Robert Doisneau

(1912 - 1994)


Par Michel Lecocq

Le photographe de nos souvenirs.

" Je n'ai jamais bien cherché pourquoi j'ai fait des photos. En réalité, c'est une lutte désespérée contre l'idée qu'on va disparaître… …Je m'obstine à arrêter ce temps qui fuit… "

Sur une étagère de ma bibliothèque, " les grandes vacances " sont là, discrètes entre deux gros volumes. Les photographies que ce livre cache, ne font pas de bruit, elles nous font sourire ou ravivent pour certains d'entre nous, des souvenirs nostalgiques. Robert Doisneau était un peu comme cela, il nous montrait la banalité de la vie de petit bourgeois avec un art qui redonnait sa noblesse au commun des mortels et magnifiait ses moindres gestes. Robert Doisneau était donc discret, il ne côtoyait pas de grandes agences si ce n'est l'agence RAPHO, sans doute se suffisait-il de cette démarche toute en légèreté, sans doute, sa valeur ne nécessitait pas le parrainage de qui que ce soit. Il était finalement très indépendant au regard de l'énorme quantité d'images qu'il laisse aujourd'hui.

 

photographie

LE CANCRE ET L'ARTISTE

photographieNé le 14 avril 1912 à Gentilly (Val d'Oise) dans une famille de petits bourgeois toute vouée à la cause de l'entreprise familiale de plomberie, Robert Doisneau passe une enfance difficile dans une ambiance imprégnée par des valeurs rigides de sérieux et d'application . Sa scolarité n'est pas non plus un long fleuve tranquille au sein de la petite école communale de Gentilly et c'est avec un grand soulagement que son entourage le voit réussir le concours d'entrée à l'école Estienne en 1925. A défaut d'être ingénieur, ce qu'ambitionnait l'ensemble de sa famille, il se destine alors à être graveur lithographe. Il obtient son diplôme de graveur en 1929, mais la rigidité d'un travail extrêmement minutieux qui l'oblige parfois au confinement et à la solitude lui impose rapidement de choisir un palliatif extérieur à des occupations professionnelles qui parfois l'assomment. C'est la photographie qui lui offre alors l'opportunité d'exprimer ses goûts et son penchant pour l'illustration de la vie citadine. Il n'a pas 20 ans quand officiellement sa carrière " professionnelle " de photographe commence à la sortie du cour Estienne.

LES ANNEES D'APPRENTISSAGE

photographieRobert Doisneau sait bien que la technique photographique ne s'improvise pas. Désireux ainsi d'approfondir un domaine pour lequel il a un fort potentiel, il associe à sa carrière débutante de dessinateur en lettres, une activité plutôt empirique de photographe pharmaceutique au sein des ateliers ULMAN, il devient alors l'élève et l'opérateur du photographe André Vigneau.

Nous sommes en 1931. Pas encore connu pour son travail, loin s'en faut, Robert Doisneau est tout de même suffisamment apprécié par la profession pour que l'année suivante soit pour lui déjà une année de grandes ambitions : le journal " EXCELSIOR " si bien pensant, lui offre l'opportunité d'éditer son premier reportage sur " le marché aux puces " ( !), deux pages sans prétention mais qui lui permettent d'affirmer sa technique et d'affiner son regard toujours à l'affût de nouvelles scènes de rue.

Hélas, Robert Doisneau n'est pas carriériste. Embauché dans les usines RENAULT de Billancourtphotographie comme photographe industriel en 1934, il est licencié cinq ans plus tard pour cause de " retards répétés ". Ce n'est pas que Robert Doisneau soit un perturbateur et un mauvais élément mais sa démarche doit toujours être liée à une certaine indépendance et il lui parait difficile de s'imposer des contraintes notamment d'horaires pour arriver finalement au même résultat. Peu importe, l'essentiel dans cette petite aventure, c'est qu'il ait appris qu'il n'est pas fait pour cette vie là.

C'est donc un peu par la force des choses mais sans trop s'en plaindre qu'il devient photographe illustrateur indépendant au cours de l'année 1939. Il rencontre alors Charles Rado, le fondateur de l'agence RAPHO et surtout obtient au cours de la même année sa première commande : un reportage sur la descente de la Haute Dordogne en canoë, reportage qu'il ne pourra mener à son terme en raison des événements internationaux dramatiques.

L'INTERMEDE " GUERRE "

photographieNous sommes en 1940, La guerre survient, violente et insensée. Engagé comme simple soldat pour la défense de son pays, Robert Doisneau continue après le 10 mai cette action, toujours modestement, au sein de la résistance. Il n'en oublie pas pour autant la photo et se fait illustrateur en 1942 pour l'ouvrage sur le monde scientifique de Maximilien Vox : " les nouveaux destins de l'intelligence française ". Il rencontre également deux ans plus tard, Maurice Baquet, alors que prend fin la guerre en France. Leurs destins se croiseront à nouveau des années plus tard.

LES ANNEES DE CONFIRMATION

Après cet intermède malheureux pour tous mais qui lui aura permis de se faire connaître des milieux littérairephotographie et photographique par son action dans la résistance et les diverses contacts qu'il fut amené à prendre, Robert Doisneau commence à être un auteur remarqué, il abandonne d'ailleurs pour un temps son statut de photographe indépendant en 1945 pour rejoindre l'agence " ALLIANCE PHOTO ", mais cela ne dure pas.

Ses rencontres avec Blaise Cendrars, Henri Cartier-Bresson et Pierre Betz sont alors déterminantes et montrent un véritable intérêt de la communauté intellectuelle pour son travail. Il effectue d'ailleurs pour ce dernier et pour la revue " LE POINT " une série de reportages qui le conduisent tout naturellement aux portes des plus grandes agences et notamment à celle de l'agence RAPHO à laquelle il adhère en 1946.

L'année 1946 est alors une grande année qui l'amène à faire de nombreux déplacements pour l'hebdomadaire " ACTION " et également pour le magazine " REGARDS " en Yougoslavie. Il se lie d'amitié avec Jacques Prévert, côtoie Robert Giraud, Raymond Grosset et Pierre Couriade. Chacun d'entre eux participera à sa manière à l'œuvre créatrice de Robert Doisneau. Ces relations de travail et son engagement pour la photographie au cours de ces deux premières années d'après guerre sont naturellement récompensés, il obtient le prix KODAK en 1947 et d'auteur remarqué, il devient alors un acteur essentiel dans le milieu de l'illustration photographique tant à la mode au cours de cette période.

photographieVictime quelque peu de son succès, Robert Doisneau ne peut alors refuser un engagement très intéressant avec la revue " VOGUE ". C'est ainsi qu'il se retrouve à immortaliser les jet setters et célébrités de l'époque (notamment Orson Welles), personnalités pour lesquelles parfois il n'a pas une vive affection.

Il restera sous contrat avec la maison " VOGUE " jusqu'en 1952. Mais cette période ne lui fait pas oublier ces premiers amours et une grande partie de son œuvre est alors exposée en 1951 au " muséum of modern art " de New York aux cotés des plus grands : Willis Ronis, Brassaï ou Izis.

En 1956, le prix NIEPCE vient couronner une décennie " Doisneau " incontournable qui lui a permis de s'exprimer aussi bien au niveau national par la parution de 6 livres en collaboration avec des écrivains de renom qu'au niveau international par la qualité de ses images et l'excellence de ses expositions.

LES " 30 " SUIVANTES

photographieInutile de dire que Robert Doisneau n'a de cesse, au cours des années suivantes, d'être " présent aussi bien sur les présentoirs " des librairies que dans le milieu des professionnels de l'image. Pas moins de 32 livres sont édités au cours de cette longue période, pour la plupart en collaboration avec de grands écrivains, il devient alors l'un des photographes les plus prolifiques de sa génération.

Mais, bien que ces ouvrages soient connus dans le monde entier, il n'oublie pas d'être curieux d'autres horizons. Outre de multiples expositions et rétrospectives à travers le monde : à Chicago (" Art Institute "), Rochester (" Georges Eastman House ") ou par exemple New York (" Witkin Gallery "), 1960 est une année de découverte des Etats-Unis qu'il parcours alors d'est en ouest, et huit ans plus tard, grâce au journal " LA VIE OUVRIERE ", il part découvrir l'U.R.S.S.. Mais le retour en France est souvent un plaisir pour lui.

En 1971, il est l'invité des musées régionaux au cours d'un tour de France remarqué aux cotés de Jacques Dubois et Roger Lecotté avant de se voir immortalisé sur la pellicule grâce au talent de François Porcile. Le film " le Paris de Robert Doisneau " sort au cours de l'année 1973. Cela ne sera alors pas sa première expérience cinématographique puisque nous le voyons à nouveau face à la caméra en 1979 pour le film " 3 jours, 3 photographes " de François Moscowitz avec Jean-Loup Sieff et Bruno Barbey et en 1981 pour le film " poète et piéton " de François Porcile à nouveau. Entre-temps, il est invité aux rencontres d'Arles (édition 1975) preuve qu'il est alors incontournable.

Robert Doisneau aborde les années 80 avec la tranquillité d'un homme maître de son art. En 1983, il obtient le grand prix national de la photographie et au cours de la même année, il rencontre Sabine Azema sur le tournage du film de Robert Tavernier " un dimanche à la campagne ". De cette rencontre naît, entre les deux artistes, une grande amitié.

photographieEn 1984, il parcourt le territoire français à la recherche des " nouveaux paysages urbains " pour la mission photographique de la D.A.T.A.R. et dans un style bien différent, il se retrouve, au cours de l'année 1985, à réaliser des portraits de célébrités pour le journal " FEMME " sans vraiment y prendre un grand plaisir.

En 1986, c'est cette fois ci la chaîne de télévision " Antenne 2 " qui lui demande de réaliser un film vidéo, ce dernier n'aura d'ailleurs pas un grand succès mais cette expérience lui donnera de nouvelles occasions de s'exprimer par la suite . Il obtient, également cette année là, le prix BALZAC. Il réalise son deuxième film vidéo " contact " en 1990, cette fois ci pour le compte de la " Sept " et de " F.R.3 ".

AU REVOIR, MONSIEUR DOISNEAU

Les deux dernières années de sa vie sont marquées par la sortie de deux films lui rendant hommage ; le premier " bonjour, monsieur Doisneau ", réalisé par Sabine Azema, sort en 1992 alors que Gentilly, sa ville natale, fête ses 80 ans à la " maison Robert Doisneau " ; le deuxième " Doisneau des villes, Doisneau des champs " réalisé par Pierre Cazals sort en 1993. Lui-même, pas en reste, réalise au cours de ces deux années, deux films vidéo : " question de lumières " en collaboration avec Alexan et " les visiteurs du square ".

Les deux dernières années de sa vie sont hélas également marquées par le triste et trop médiatisé procès du " baiser de l'hôtel de ville " (photographie prise en 1950). Cette affaire de droit à l'image laissera Robert Doisneau très amer et désabusé. C'est un artiste déjà très fatigué par une vie certes bien remplie mais peut-être aussi par l'énorme déception de cette mauvaise " farce " qui disparaît le 1er avril 1994 à Paris.

photographiePhotographe des " petites personnes ", Robert Doisneau au même titre que Henri Cartier-Bresson aura été l'un des plus grands photographes du 20ème siècle. Très proche des gens et connu pour son énorme gentillesse, il aura immortalisé avec douceur, réalisme et parfois humour 60 ans de la vie des français sans aucune prétention mais avec une telle passion qu'aujourd'hui et pour longtemps encore, son travail fait référence.

Robert DOISNEAU en 14 dates :

14 avril 1912 Naissance de Robert DOISNEAU à Gentilly (Val d'Oise)
1929 Il sort diplômé graveur lithographe de l'école Estienne et débute officieusement dans la photographie
1931 Il rencontre André Vigneau et devient son opérateur.
1939 Licencié des usines RENAULT pour retards répétés, il rencontre Charles Rado, le fondateur de l'Agence RAPHO.
1946 Il rejoint officiellement l'agence RAPHO
1947 Il est récompensé par le prix KODAK
1956 Il obtient le prix NIEPCE
1973 Il est l'objet d'un premier long métrage " le Paris de Robert Doisneau " réalisé par F. Porcile
1979 Le deuxième film auquel il participe sort : " 3 jours, 3 photographes " réalisé par F. Moscowitz
1981 Il est à nouveau immortalisé par François Porcile dans le film " Poète et piéton ".
1983 Il obtient le grand prix national de la photographie et rencontre Sabine Azema.
1992 Son quatrième hommage audiovisuel sort grâce au talent de Sabine Azema alors qu'il fête ses 80 ans : " Bonjour, monsieur Doisneau ".
1993 Il participe au cinquième et dernier film de son vivant, réalisé par P. Cazals : " Doisneau des villes, Doisneau des champs ".
1° avril 1994 Il décède à Paris, il aurait eu 82 ans le 14 avril.

Robert DOISNEAU en 40 livres :

-La Banlieue de Paris (Textes de Blaise Cendrars) Éditions Pierre Seghers, Paris, 1949.
- Les Parisiens tels qu'ils sont (Texte de Robert Giraud et Michel Ragon) Editions Delpire, Paris, 1954.
- Instantanés de Paris (Préface de Blaise Cendrars) Editions Arthaud, Paris, 1955.
- Le Vin des rues (Texte de Robert Giraud) Editions Denoël, Paris, 1955.
- Pour que Paris soit (Texte d'Elsa Triolet) Éditions du Cercle d'Art, Paris, 1956.
- Gosses de Paris (Texte de Jean Dongues) Éditions Jehebert, 1956.
- Nicolas Schöffer (Texte de Guy Habasque et du Dr Jacques Ménétrier) Éditions du Griffon, Neuchâtel, 1962.
- Marius le Forestier (Texte de Dominique Halévy) Éditions Fernand Nathan, Paris, 1964.
- Le Royaume d'argot (Texte de Robert Giraud) Editions Denoël, Paris, 1965.
- Epouvantables épouvantails Éditions Hors Mesure, Paris, 1965.
- Catherine la danseuse (Texte de Michel Manceaux) Éditions Fernand Nathan, Paris, 1966.
- My Paris (Texte de Maurice Chevalier) Editions Macmillan, New York, 1972.
- Le Paris de Robert Doisneau et Max-Pol Fouchet Les Éditeurs français réunis, Paris, 1974.
- L'Enfant et la Colombe (Texte de James Sage) Éditions du Chêne, Paris, 1978.
- La Loire Editions Denoël, Paris, 1978.
- Trois secondes d'éternité Editions Contre-jour, Paris, 1979.
- Le Mal de Paris (Texte de Clément Lépidis) Editions Arthaud, Paris, 1979.
- Ballade pour Violoncelle et Chambre noire (Avec Maurice Baquet) Éditions Herscher, Paris, 1981.
- Passages et Galeries du 19ème siècle (Texte de Bernard Delvaille) Editions Balland, Paris, 1981.
- Robert Doisneau (Texte de Jean-François Chevrier) Editions Belfond, Paris, 1982.
- Paysages, Photographies (Mission photographique de la DATAR) Editions Hazan, Paris, 1985.
- Un certain Robert Doisneau Éditions du Chêne, Paris, 1986.
- Pour saluer Cendrars (Texte de J. Camilly) Editions Actes Sud, Arles, 1987.
- Bonjour M. Le Corbusier (Texte de Jean Petit) Hans Grieshaber Éditions, Zurich, 1988.
- 60 portraits d'artistes (Texte de Jean Petit) Hans Grieshaber Éditions, Zurich, 1988.
- Doisneau (Propos recueillis par André Maisonneuve) Editions Hazan, Paris, 1988.
- A l'imparfait de l'objectif : souvenirs et portraits Editions Belfond, Paris, 1989.
- Les doigts pleins d'encre (Texte de Cavanna) Editions Hoëbeke, Paris, 1989.
- Lettres à un aveugle sur des photographies de Robert Doisneau (Texte de Sylvain Roumette) Editions Le Tout sur le Tout / Le Temps qu'il fait, Paris, 1990.
- Les Auvergnats (Avec Jacques Dubois) Editions Nathan Images, Paris, 1990.
- La science de Doisneau Editions Hoëbeke, Paris, 1990.
- La compagnie des zincs (Texte de François Carradec) Editions Seghers, Paris, 1991.
- Les grandes vacances (Texte de Daniel Pennac) Editions Hoëbeke, Paris, 1991.
- Rue Jacques Prévert Editions Hoëbeke, Paris, 1992.
- Mes gens de plume (Textes choisis par Y. Dubois) Éditions de La Martinière, 1992.
- Les Enfants de Germinal (Texte de Cavanna) Editions Hoëbeke, Paris, 1993.
- La Vie de famille (Texte de Daniel Pennac) Editions Hoëbeke, Paris, 1993.
- Doisneau 40/44 (Texte de Pascal Ory) Editions Hoëbeke, Paris, 1994.
- Robert Doisneau ou la Vie d'un photographe (Texte de Peter Hamilton) Editions Hoëbeke, Paris, 1995.
- Mes Parisiens Editions Nathan, Paris, 1997.

Robert Doisneau sur la toile :

Il n'existe pas vraiment de site officiel Robert Doisneau qui soit suffisamment complet, à noter tout de même, ces deux sites : Robert Doisneau, le site réalisé par un passionné :
http://doisneau.imodefacile.com/
PHOTO GALLERY of Robert Doisneau :
http://www.fortunecity.com/skyscraper/
centre/615/art/doisneau.html

Pour en savoir plus sur l'auteur de cette rubrique :

Chronique par Michel Lecocq
Photographies d'auteur
Site : http://www.imago-michel.com/
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