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Edward Burtynsky

Edward Burtynsky - Paysages manufacturés

Par Roland Quilici 

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 « Paysages Manufacturés » est un long métrage qui s’articule autour de l’œuvre du photographe Edward Burtynsky. Jennifer Baichwal en est la réalisatrice. Née à Montréal, elle grandit à Victoria, en Colombie britannique et acquiert une reconnaissance avec son premier film : Let It Come Down, The Life of Paul Bowles, qui retrace la vie du célèbre écrivain à la fin de sa vie au Maroc. Elle obtient avec ce documentaire un oscar en 1999. En 2000, avec The Holier It Gets elle reçoit l'oscar du meilleur film canadien indépendant et du meilleur documentaire culturel aux Hot Docs. Elle s'intéresse ensuite à l'œuvre du photographe Shelby Lee Adams avec The True Meaning of Pictures. Alors qu’elle travaille déjà sur « Act of God », son nouveau projet  documentaire sur les effets métaphysiques du foudroiement, "Paysages Manufacturés", sort en salle le 28 novembre en France.

Elle  ne s’attendait pas à rencontrer un tel succès, en effet le film a d’ores et déjà été récompensé comme meilleur long métrage canadien au festival de Toronto en 2006. Il a également obtenu le « Genie Award » du meilleur documentaire pour 2007, l’équivalent d’un « César » chez nous. Après avoir réussi à trouver les 800 000 C$, en trois mois seulement pour faire ce film, elle a décidé d’accompagner Edward Burtynsky en Chine, lieu choisi par celui-ci depuis 2002.

Edward Burtynsky, ce nom ne vous dit sans doute rien, si vous n’êtes pas familier avec le milieu de l’art, ou celui de la photographie contemporaine. Peut être avez-vous pu voir l’exposition que le centre culturel canadien à Paris lui a accordé, ou l’exposition du théâtre de la photographie à Nice cet été. Ce photographe de renommée internationale a reçu de nombreux prix, et pas des moindres. Son imagerie tourne autour des « paysages manufacturés », titre de l’un de ses livres qui a connu un succès d’édition depuis sa sortie en 2003. Valeur montante de la scène artistique internationale, ces photographies se vendent  aujourd’hui 11 000 $ pièce, et  figurent dans plus d’une trentaine des plus prestigieux  musées internationaux.

Depuis une prise de conscience citoyenne récente sur l’ampleur de la pollution qui sévit, Edward Burtynsky a souhaité collaborer à ce film pour témoigner.

Mme Baichwal l’a rencontré par un ami architecte qui avait fait l’acquisition d’un des tirages de ce dernier il y a une dizaine d’années. Pour son film la réalisatrice a choisit  de reprendre le titre du livre, « Manufactured Landscapes » qui est devenu un succès d’édition. Cet ouvrage du photographe à été publié en 2003 aux éditions Yale University.

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Le film commence avec un long travelling que seul un œil connaisseur saura apprécier. La longueur du plan séquence, nous fait prendre conscience que le lieu s’étend sur plus de huit cent mètres. Voila une belle entrée en matière  pour apprécier le gigantisme de cette usine qui produit 2 millions de fers à repasser par an. On s’interroge  en voyant une jeune ouvrière chinoise qui travaille 12 à 14 heures à tester les embouts de ces fers à repasser : Quelle vie ? Quel avenir ?

Et pour ces hommes qui ramassent le pétrole (images d’archives tournées en vidéo Noir et blanc par Jeff Powis qui a suivi  Edward Burtynsky en 2004).

Tout a débuté suite à ce tournage. Il avait été demandé à Mme Baichwal d’en faire le montage (80 heures de rush) : mais faute d’avoir entre les mains une matière qui corresponde à ses exigences professionnelles, elle a eu envie de réaliser son propre film en le suivant à son tour. Mme Baichwal travaille généralement avec son mari Nick de Pensier, mais pour concilier sa vie de mère de famille, et son activité professionnelle, elle à fait appel à Peter Mettler pour tenir la caméra en lieu et place de son mari resté auprès de ses enfants.

L’originalité de son regard, c’est de présenter différents éléments sans emmener le spectateur dans des lieux communs, et de lui laisser se faire sa propre opinion.

De grands artistes se sont souvent montrés comme de grands visionnaires de par le passé, et l’on se demande si le travail d’un artiste peut nous amener à prendre conscience du monde dans lequel nous vivons, mais n’est ce pas là, l’une des questions essentielles posées par l’art ?

Difficile de ne pas penser, à l’engagement d’autres photographes tels : Sebastião Salgado, Yann Arthus Bertrand ou Raymond Depardon. Ils ont tous trois consacrés une partie de leurs travaux, à témoigner de la nécessité  pour l’homme à vivre en adéquation avec la nature.

Burtynsky s’implique de plus en plus dans cette voie. En 2004, lorsqu’il a remporté le TED Prize de la Fondation Sapling, (prestigieux prix américain décerné en Californie), conformément à la tradition  il a émis trois souhaits, dont l’un était de trouver un producteur pour réaliser un film en IMAX afin de sensibiliser une plus large audience. Aujourd’hui c’est chose faite, même si le film  a été tourné en super 16, puis gonflé en 35 mm, il portera ses idées et fera entendre sa voix en Dolby Surround 5.1 !

Pour mieux appréhender le film, je vous propose de revenir sur son parcours.

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Edward Burtynsky a 11 ans, lorsque son père lui achète un appareil photo d’occasion. Après avoir improvisé une chambre noire dans le sous-sol de leur maison de St Catharines dans l'Ontario, le petit Edward prend un rouleau entier de film pour photographier son chien qui joue dans la neige. La découverte  des images qui se  révèlent à lui dans le fond de la cuvette sont pour lui un moment magique qui n’a depuis jamais cessé de l’émerveiller. Avant ses douze ans il commence à prendre des photos des événements du Centre Culturel Ukrainien, le «  Black Sea Hall », pour les vendre 75 cents pièce, pour un tirage de (5X7 Inc). Bien que son père Mr Peter Buratynsky (son nom s’écrivait ainsi, avant qu’Ed ne le change en Burtynsky) ait encouragé l'intérêt de son fils pour la photographie, il était autoritaire et sévère. Comme beaucoup d'immigrants ukrainiens arrivés au Canada après la deuxième guerre mondiale, son épouse, Mary, et lui voulaient que leurs quatre enfants grandissent et restent au sein de la communauté ukrainienne canadienne. Edward Burtynsky, qui  est né en 1955 à St Catharines, piaffait d'impatience de faire autrement. La mort  prématurée de son père, d’un cancer dans sa quarante cinquième année affecte beaucoup son fils alors âgé de quinze ans. Avec l’espoir de devenir outilleur ajusteur, Edward Burtynsky obtient son baccalauréat de dessinateur industriel en 1972. Devant l’impossibilité d’apprentissage dans ce secteur, il accepte un emploi chez un détaillant de pièces automobiles. Peu de temps après, il s'inscrit à l'université d’arts graphiques de Welland, où il suit un cours du soir en photographie. C’est en travaillant sur un projet photographique soumis par son professeur, qui consiste  à aller prendre des photos montrant l'impact de l'homme sur son environnement qu’il commence à porter sur le paysage un regard différent.

Il photographie la ville près de chez lui (à la chambre photographique 10x12, 5 cm), là où l’ancien canal Welland se situe, avant que celui-ci ne soit comblé et devienne une autoroute. Cette première série photographique développée sur un thème précis, et sa première utilisation d’une chambre photographique, sont devenues depuis sa signature. La qualité exceptionnelle de son travail lui ouvre les portes de l’université Ryerson de Toronto, l’une des seules à offrir un cursus en photographie en 1982. En 1983, il obtient une bourse qui lui permet de voyager à travers le Canada, pour  prendre des photos de paysages transformés par l’homme, notamment de mines de fer à ciel ouvert et des saignées ferroviaires, qu’il expose dans des galeries et des bibliothèques de l'Ontario.

Pour financer ses études, il  travaille comme monteur automobile, puis comme mineur à extraire de l’or. Il se passionne également pour le tirage photographique.

Aujourd’hui à la tête d’un laboratoire photographique qu’il a fondé en 1985 (Toronto Image Works), il emploie trente cinq personnes. Cette activité lui a pris cinq années, pour mettre sur pied, une entreprise qui a bien failli avoir raison de sa recherche photographique. Heureusement, grâce à un généreux mécène, il a repris son travail sur les paysages. Depuis 2002, il a choisi la Chine pour photographier ce qu’il est convenu d’appeler « l’usine du monde ». Ses images en grand format aux couleurs chatoyantes de sites industriels, sont le témoignage d’un artiste bien dans son époque. Il  prend le recul pour porter un  regard sur le monde, sans avoir les contraintes, ni la volonté de témoigner à la manière d’un photojournaliste.

Ses commentaires et ses images sur l’industrialisation de la Chine, le recyclage des ordinateurs, le pétrole, l’urbanisation de la ville de Shanghai, ou la construction du barrage des trois gorges sont d’une grande pertinence, même si elles peuvent sembler aujourd’hui comme dans l’air du temps.

 En réalisatrice chevronnée, Jennifer  Baichwal a su enregistrer Edward  Burtynsky lorsqu’il dit, (alors qu’il est contraint d’attendre pour faire une photo, suite à des tractations avec les autorités chinoises) :

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- « M’est-il  possible de parler vraiment de la nature et de faire prendre conscience de ce qu’elle représente ? Que nous venons de la nature et qu’il faut comprendre la nature, afin de ne pas lui nuire, et donc de ne pas nous nuire. Qu’il est important d’avoir un certain respect envers la nature, car nous sommes liés à elle et en faisons partie et si nous la détruisons, nous nous détruisons. C’est pour moi une attitude philosophique fondamentale quand je regarde le monde. Aussi je me suis dit, le paysage de notre temps, c’est celui que nous disloquons, au nom du progrès. J’essaie donc d’envisager le paysage industriel comme un moyen de définir qui nous sommes. Le développement industriel fait partie de l’économie, de la politique, de notre choix de gouvernants et c’est une grosse machine qui s’est mise en branle. Je ne cherche pas à célébrer ou à glorifier l’industrie, ni à la condamner, j’essaie juste de dire ‘Voila c’est comme ça’ »

Elle filme Edward Burtynsky en divers lieux, ajoutant au passage sa note personnelle, sans jamais chercher à polémiquer, ou à asséner des vérités dans le style d’un Michaël Moore. Tout concoure dans ce documentaire à servir le propos. La qualité du montage, qui a demandé une année de travail à Roland Schimmle, l’originalité du scénario, le choix du cadre, la maestria de Peter Mettler, chef opérateur, avec un plan d’anthologie au début. La dramaturgie de la musique de Dan Driscol sont autant d’éléments qui contribuent à la réussite d’un documentaire qui prouve que le genre peut toucher le grand public, pour peu que l’on trouve les moyens financiers et le savoir faire  de professionnels de talent.

Le cinéma documentaire est un genre rarement mis à l’honneur, faute de la frilosité des distributeurs. Souvent cantonné à une diffusion confidentielle en salle, il n’a de chance d’exister que par les rares programmations tardives du petit écran, le reléguant ainsi comme une friandise réservée aux professionnels ou a une poignée d’amateurs passionnés. Pour Paysages Manufacturés, le destin est tout autre, les récompenses reçues lui donnent la chance de rencontrer le public français.

Certaines photos issues de son deuxième ouvrage intitulé : « China », publié chez Steidl permettent d’entrevoir le style de l’artiste  dans le documentaire. Tout cela concourt à réfléchir à la place laissée à l’homme dans les nombreux processus de production industrielle présentés.

La photo de l’affiche du film est signé du photographe, et s’intitule « NANPU BRIDGE INTERCHANGE, Shanghai 2004 ».


Illustrations de l'article :

Photo 1 : Affiche du film Paysages Manufacturés - Ed Distribution - Photo E. Burtynsky : Nanpu Bridge Interchange, Shanghai 2004
Photo 2 : Couverture du livre Manufactured Landscape - Photos d'E. Burtynsky - Auteur Lori Pauli - Editeur Yale University Press
Photo 3 : Affiche US du film Paysages Manufacturés - Ed Distribution
Photo 4 : Couverture du livre China - Photos d'E. Burtynsky - Editeur Steidl Publishing

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Ressources Web

Site officiel d'Edward Burtynsky
http://www.edwardburtynsky.com/

Ed Distribution - Paysages manufacturés
http://www.eddistribution.com/film.php?id_film=73 

 

Pour en savoir plus sur l'auteur de cette rubrique :

Chronique Roland Quilici
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