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Une île

  • Published in Inspiration

Par : Xavier BraeckmanPHOTO : Erwan Barbey-Chariou

Où suis-je ?
Comment suis-je arrivé ici ?
Pourquoi ?

Toutes ces questions restées sans réponse à ce jour m’arrachent avec violence à ma béatitude. L’abîme du passé m’angoisse et rompt la félicité qui me berce depuis mon arrivée sur l’île.

Suis-je donc condamné à survivre ainsi, être sans mémoire,
condamné à cet incessant questionnement, ce doute sans fin ?
Les quelques souvenirs de mon arrivée sur l’île se fondent en un brouillard opaque et flou.

Des images, brèves résurgences d’un passé indistinct, se frayent un chemin en mon esprit.

Immensité, chaos, vitesse.
Sentiments mêlés : fuites, solitude, combat…je ne sais comment assembler en un tout cohérent ces bribes sans queue ni tête.
Je ne sais plus.

De tout ce marasme émerge une certitude, pourtant. Il m’a fallu faire un long voyage par delà les infinités et l’espace pour atteindre l’île.
Oui, c’est cela, certainement, un voyage, un périple. Une aventure aux confins du temps et de l’espace. Une traversée du néant vers un but inconnu.
Les quelques moments de lucidité éclos face à cette immensité me tournent la tête. Je perds pied, mes repères s’effondrent, et ma raison vacille, je me sens pris de vertige devant l’incommensurable.

Je ne comprends toujours pas le but de ce voyage.
Est-ce une quête ?
Une mission ?
Un pèlerinage ?

Et l’île, alors ?
Est-ce le but de mon voyage ?
Ou simplement une étape vers un ailleurs, un autre temps, un autre espace, de nouveaux lieux, un autre monde étranger, encore, et toujours plus loin ?

Si je dois fuir à nouveau cet asile lénifiant, qui sera mon guide ? Comment reconnaîtrai-je le signal du départ ? Pour aller vers où ?
Toutes ces questions sans réponse tourbillonnent et se cognent à l’intérieur de mon crâne, je n’en puis plus. Je frappe, je tape, je cogne, je m’agite confusément en tous sens.

Tout cela a-t-il seulement un sens ?

C’est au paroxysme de ma rage que je sens à nouveau cette douce chaleur envahir tout mon être. C’est une vague, une onde douce et chaude qui me submerge et m’apaise. Je retrouve enfin cette paix intérieure, le propre de l’île.

L’île…à présent, cette seule évocation m’emplit à nouveau d’une vague de félicité indescriptible. Ce sentiment prend racine perpétuellement au même point et m’inonde du bas du ventre vers tout le corps,
une onde de bonheur.

C’est toujours pendant ces périodes de félicité qu’apparaît l’Etoile. Je la perçois à peine, tout là haut, forme opaque, ombre évanescente dans le ciel lacté.
Je ne peux détacher mon regard de sa danse hypnotique. Une danse tout en rondeur, en courbes et déliés. Les cinq branches de l’Etoile se meuvent en une onde légère qui oscille doucement à l’extrémité de son corps. Je suis bien, l’ombre de l’Astre continue à diffuser son trop plein de douceur, de calme et de paix.
Mon ventre est à l’épicentre de cette félicité, il chauffe doucement d’un bien-être tranquille, je ne me pose plus de questions à présent, plus rien de mauvais ne peut m’arriver à présent, puisque je suis là.

Sur l’Ile, au creux de cet océan d’amour, protégé par l’Etoile qui m’apparaît régulièrement et me berce de sa danse quand je geins et je souffre.

Je sais maintenant que je ne fais plus qu’un avec l’Univers, je suis au centre de toutes les sensations, tous les sentiments qui composent le monde, en parfaite harmonie avec lui. Je suis partie et essence du Tout. Comment pourrais-je craindre quoi que se soit ? Puisque le monde est Harmonie et que j’en suis membre. Etre parmi l’infinité, à sa juste place puisque tout est harmonie.

Mes inquiétudes me paraissent si lointaines, si dérisoires par rapport au monde qui me porte et que j’habite…qu’importe à présent l’avenir, le passé, l’espace, le temps ! Puisque je suis.

Osmose, harmonie, bonheur.


« Chéri, chéri, viens vite, je l’ai senti bouger ! …

Elle est allongée sur le lit, nue, elle regarde son ventre, tout entier empli de la vie à venir. Elle est radieuse, resplendissante. Jamais, elle n’avait connu un tel sentiment de bien-être au fond d’elle-même, au plus profond de son âme. Et pourtant, il y a quelques mois à peine, le mot seul d’âme l’aurait fait sourire.
Elle porte la vie. Cette idée, si incongrue tant qu’elle n’avait pas porté son bébé, lui paraît maintenant l’évidence même. Le but de toute existence : porter la vie, donner la vie, aimer…
Bref, en un mot comme en cent, elle se sent bien, elle est bien. Rien ne semble pouvoir altérer son bonheur.
Elle est bien car pour la première fois de sa vie, elle a pleine conscience de sa place au monde, le lien qui l’unit à son enfant la relie à la vie et au monde.

Osmose, harmonie, bonheur.

Devant les cris de sa femme, il se précipite dans la chambre à coucher. Bien entendu, il arrive trop tard, il ne le sentira pas bouger cette fois encore.

C’est trop bête, bon sang, il ne l’a encore jamais senti bougé. A chaque fois c’est pareil, il arrive trop tard
Evidemment ! Il ne peut pas rester toute la journée la main sur le ventre de sa femme, non plus !
Que c’est long, tout ça, pourquoi faut-il tout ce temps pour faire un bébé ? Ça ne serait que de lui, tiens. Trois mois, le temps de se faire pour de vrai à l’idée et hop ! C’est parti : la partie de ballon, les jeux, les gros câlins avec son fils (ou sa fille)…
Mais non, pour l’instant il faut poncer le meuble, aller acheter le lit de bébé, les lingettes, le cosy, les biberons, les tétines (les deux ne coïncident jamais), le stérilisateur, les couches taille S, M, L, XL, spécial premiers pas (non !), avec lange intérieur, avec des nounours sur le dessus ? et puis tout le reste, …des listes et des listes entières de commissions et autres choses à bricoler, réparer, monter, ranger, arranger…
Et puis, elle qui reste là, à se reposer !
Oh ! non, mon amour, non c’est pas ce que je voulais dire, pas du tout, repose-toi, va, t’inquiète pas, je m’occupe de tout…

« trop tard »
Elle lui sourit gentiment, comme pour effacer la frustration qu’il doit ressentir. Elle lui frôle légèrement la main pour lui remonter le moral
Il lui répond d’un sourire timide et un peu honteux.

« Bah ! C’est pas grave, tu sais, on a le temps encore, pour que je le sente bouger, … » ça pour en avoir du temps…on en a !

Elle pose à nouveau sa main sur son ventre, comme pour caresser le petit papillon qui volette en elle lorsque l’enfant bouge.


L’Astre apparaît à nouveau, ondulant et dansant.

Ses visites sont d’autant plus agréables que l’horizon de l’île pêche d’une légère monotonie : un ciel lacté immense envahit tout l’horizon, obstruant les côtes proches qui entourent le rivage, je baigne moi-même dans une atmosphère liquide divinement douce.
Quelques flashs de lumières vives jaillissent quelquefois ça et là et interrompent ma félicité pour une distraction bien agréable (mais la monotonie n’est-elle pas le sel même du voyageur au repos ?).

A part ça, je dois bien le reconnaître, le spectacle qu’offre l’île est statique, refuge fragile perdu au cœur de l’immensité qu’il contemple…
Ce calme de la vue est d’autant plus saisissant qu’il contraste avec le sempiternel vacarme auquel est soumise l’ouïe :

Rythme sourd, souffle profond, grincement, grouillement. Je me suis longtemps demandé quels animaux pouvaient bien vivre au voisinage de l’île pour faire un boucan pareil !
J’aimerais tant rencontrer ces compagnons, tellement ils me semblent familiers et rassurants, et puis avouons qu’il est rageant de se sentir si proche et de ne pouvoir se côtoyer…j’ai parfois l’impression que je ne les vois pas car il s’agit en réalité de créatures faites pour me protéger, des gardes du corps apaisants et complices.

Et puis bien sûr, il y a…comment pourrais-je la nommer ?
La Voix ? La Parole ? Le Verbe ?
Je ne sais pas, appelons-la la Voix. Ce terme me semble si fade par rapport à ce qu’elle représente, elle est tellement au centre de ma joie, de mon bonheur. Elle représente la réalité physique de mon attachement au monde, de cette osmose parfaite.

Et pourtant…dès que je l’évoque, les mots me manquent, je reste sans voix, le souffle coupé.

Quel mot, quel signe pour rendre compte de la beauté de cette douce mélopée, qui tout à la fois m’étreint le cœur et m’emplit de joie…

Quel mot ?

Et puis soudain, c’est le flash, l’étincelle, la révélation, venue de je ne sais où, un mot, un son prenant sa source au tréfonds de mon être rend compte parfaitement de tous ses sentiments, ses sensations, ses vibrations.

Deux courtes syllabes qui englobent le monde, la vie, résument et donnent une cohérence au tout.

MAMAN

Bien sûr,
tout est là, je ne comprends encore que confusément d’où me vient ce concept, et pourtant, j’en suis sûr, dans ce simple mot se cache et se dévoile en même temps tous les secrets et merveilles de l’univers

MAMAN
MAMAN

Je me dresse, je me lance, j’exulte enfin devant le pas de géant que je viens de réaliser dans ma perception du monde.
Oui, je m’élance enfin, gonflé de certitude, débordant d’amour, je trace à grands coups de poings et de pieds le chemin lumineux de l’avenir.


« Ah ! Ça y est !
je l’ai senti bouger… »



FIN


PHOTO : Erwan Barbey-Chariou

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