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Ecotopia

Ecotopia

Par Bruno chalifour

Deuxième exposition thématique triennale de l'International Center of Photography de New York.
14 septembre 2006-7 janvier 2007

photographieL'ICP a été fondé il y plus de trente cinq ans par Cornell Capa, le frère de Robert (un des cinq fondateurs de l'agence Magnum en 1947). Cornell lui même fut un des membres actifs de cette légendaire coopérative de photographes, comme l'a illustré le festival d'Arles cette année en exposant ses photographies de la campagne électorale de Robert Kennedy, le frère de JFK (décidément on ne sort pas des familles), avant qu'il ne soit assassiné.

Robert Capa est mort au champ d'honneur en Indochine le 25 mai 1954, à l'âge de 43 ans, en mission pour l'hebdomadaire Life. Cornell, quelques 15 ans plus tard, décida de fonder le " Fund for Concerned Photography " (la fondation pour la photographie engagée) qui devint, en 1973, l'International Center of Photography. Voilà pour ce qui est de brosser rapidement la " philosophie " originelle de l'institution, à présent, un des fleurons de la photographie américaine, comme l'atteste son accord de collaboration étroite avec la Maison George Eastman à Rochester il y a trois ans. L'ICP est régulièrement représenté au Rencontres d'Arles, et décerne lui aussi ses propres prix annuels (les prix " Infinity " dont le prix Cornell Capa).

" Ecotopia " est le thème de la deuxième exposition triennale de photographie et vidéo organisée par l'ICP en cet automne 2006 dans ces locaux New Yorkais au 1114 de la 6ième avenue (info : www.icp.org ). La première triennale avait pour thème " Strangers " (inconnus) et reflétait les problèmes et interrogations sur différences et peurs dans un monde d'après " 9/11 ". Elle comprenait 39 artistes internationaux et révéla des futures étoiles (filantes) comme Yto Barrada, alors ex-récente élève de l'ICP après une naissance, une jeunesse, adolescence et des études parisiennes. Les travaux de cette même jeune femme furent d'ailleurs " re-présentés " cette année pour " représenter " la photographie… africaine dans son exposition " Snap Judgments : New Positions in Contemporary African Photography ". Dans la foulée, les Rencontres d'Arles la choisirent comme nominatrice des prix des Rencontres, pour représenter (oui, beaucoup de représentation en ce monde) le monde francophone. Allez savoir pourquoi ? Par ailleurs, et à côté de jeunes " talents " (Justine Kirkland née en 1969, Ben Judd (1970), Liu Zheng (1969), ou Yoshua Okon (1970)) on a aussi pu voir en 2003 des photographes et artistes confirmés comme Olivier Barbieri, Luc Delahaye, Philip-Lorca Dicorcia, Rineke Dijkstra, David Goldblatt, Susan Meiselas, ou Shirin Neshat.

photographie" Ecotopia " en cet automne 2006, ce sont 37 artistes ou collectifs d'artistes de 14 pays différents : Robert Adams, Stéphane Couturier, Mitch Epstein, Joan Fontcuberta, Harri Kallio (et ses " dodos " aussi exposés en ce moment à la Maison George Eastman), Simon Norfolk, Sophie Ristelhueber, Thomas Ruff, Alessandra Sanguinetti, et Wang Qingsong pour n'en citer que quelques uns. On a retrouvé fréquemment ces photographes sur les " circuits " des festivals internationaux cette année, et bien d'autres années pour certains. Ce phénomène de globalisation culturelle serait sans doute fort intéressant à analyser, ne serait-ce que pour expliquer aux autres, ceux qui restent dans les cartons, pourquoi les places sont déjà prises, par les mêmes, dans ce festival comme ceux d'avant ou ceux qui suivront.

"Ecotopia " se veut, aux dires de Willis Hartshorn, le " Ehrenkrantz Director " [sic] de l'ICP, une exposition globale et " aventureuse " de talents globaux les plus innovateurs du monde de l'art et du photojournalisme tentant de répondre aux questions posées par un environnement en proie aux changements rapides. A l'encontre de la précédente triennale, il n'y a pas cette année de déclaration préalable et commune des 4 commissaires de l'exposition (Brian Wallis, Edward Earle, Christopher Phillips et Carol Squiers) expliquant au public et en détails les démarches individuelles ou communes des organisateurs qui aboutirent à l'exposition. En d'autres termes il n'y a pas de justification/explication des choix des sélectionneurs. On impose donc plus qu'on explique. On semble vouloir ne pas prêter le flanc au questionnement et à la controverse. Expérience et prudence acquises ?

Le catalogue (de 300 pages publié par ICP/Steidl et vendu au prix de $35) commence par un jeu de questions/réponses entre artistes et commissaires réalisé à partir d'interviews. Malgré le filtre de l'équipe de l'ICP, certains participants apparaissent plus brillants que d'autres au cours de cet exercice de recomposition. Si on a envie de passer du temps à discuter avec Simon Norfolk, Joan Fontcuberta ou Mark Dion, on sera peut-être tenté, après lecture d'éviter An-My Lê, Yannick Demmerle, Mary Mattingly, Harri Kallio, ou Diana Thater, Cette dernière déclare au sujet des animaux, son sujet : " Je n'essaie même pas de les utiliser pour quoi que ce soit. J'essaie de les décrire en termes de questionnement sur la subjectivité et de ce à quoi d'autres subjectivités pourraient être comparées. " A comparer avec le parallèle fait par Simon Norfolk entre le commentaire philosophique et métaphorique apporté par la présence de ruines dans les tableaux d'un Nicolas Poussin ou d'un Claude Gelée dit Le Lorrain sur la vanité des empires, et les images qu'il s'efforce de ramener d'Afghanistan ou d'Iraq comme autant de réflexions sur l'orgueil destructeur des hégémonies soviétique hier, et américaine aujourd'hui. Pour Mark Dion, par exemple, : " La nature est un lieu où règne une grande anxiété culturelle. Un des aspects de cette inquiétude est lié au paradoxe résidant dans le fait qu'alors que la nature se voit associée à des valeurs positives, spirituelles même, et ce depuis au moins le XIXième siècle, notre culture, dominée par la notion de " progrès ", est entièrement fondée sur une destruction systématique de cette même nature. Notre sentiment de culpabilité culturelle au sujet de cette contradiction est tel que la plupart des images de paysage ou de vie animale sauvage nous semble empreinte d'un " message écologique ". En un peu plus d'un siècle, la nature a évolué d'une perception de quelque chose de formidable et dangereux, dont nous devons nous protéger, à celle d'un système fragile que nous devons protéger."

Dans la première partie d' " Ecotopia ", le genre dominant, on l'aura deviné, est celui du paysage : nature ouvertement saccagée comme dans les forêts du nord-ouest américain documentées par Robert Adams, ou manipulée pour dissimuler les violences de la guerre, des expropriations et spoliations dont ont été victimes les Palestiniens chassés de leur terres pour laisser la place aux colons israéliens comme le présentent le sud-africain Adam Broomberg et l'anglais Oliver Chanarin. L'esthétique de la ruine, si bien traitée dans les années 1980 par l'américain Richard Misrach et son projet " Desert Cantos ", trouve ici des échos dans le travail, bien évidemment de Simon Norfolk, mais aussi de Kim Stringfellow (dans la même région de Californie du sud, Salton Sea, que certaines des célèbres images de Misrach), Mitch Epstein, ou, de façon plus conceptuelle encore, de Sophie Ristelhueber. Les animaux suivent les paysages. Les pseudo-" snapshots " de Mark Dion ou photographies candides d'animaux prises de nuit au flash ou de jour, en campagne, renvoyant à une certaine photographie d'étude scientifique, voisinent avec les vidéos d'insectes affamés de Catherine Chalmers, style nos amis les bêtes…carnassières, ou les tableaux " empaillés " de dodos figés d'Harri Kallio qui séduisent petits comme grands sur fond de ce côté de l'Atlantique de guerre en Iraq et d'élections. La seule chose qui me soit venue à l'esprit à chaque rencontre avec ce conte illustré pour enfants a été un peu du genre Goteiner : " M'enfin ? Où qu'il est passé le kiki dodo ? ",-prix européen du livre photographique en 2005 tout de même ! Côté imagerie numérique, Ecotopia présente les paysages (Misrachiens là encore) d'après-erreur-écologique-fatale de Mary Mattingly, Waterworld sans la violence, et enfin, décalé avec style et imagination comme toujours, les " Orogénèses " de Joan Fontcuberta, paysages sublimes noir et blanc, générés par ordinateur à partir d'images célèbres de Bill Brandt, Man Ray, ou Alfred Stieglitz. Ce travail propose une évolution intéressante après la série précédente de photomosaïques réalisées par Fontcuberta à partir d'images glanées sur internet. On est bien loin des consternantes images hyperpixelisées d'un Thomas Ruff qui après l'imagerie pornographique s'attaque à présent aux photographies de la guerre d'Iraq (images que le texte du catalogue compare sans vergogne à Turner, Constable et Friedrich !!!)-demain, Ruff repixelise gratis le Tsunami de 2005, et après-demain les incendies de véhicules dans les banlieues parisiennes !

A boire et à manger " écologique " à l'ICP donc. Ecotopia a le mérite de renouer avec une volonté de " réelles " expositions, dûment pensées et organisées, pas trop racoleuses-loin s'en faut parfois-, qui présentent un intéressant panorama de la création contemporaine. Et si l'on peut noter une certaine " mode " globale des artistes choisis et que l'on retrouve un peu partout dans les festivals internationaux, il n'en demeure pas moins que fond et forme, interrogations pertinentes et plaisir esthétique, sont souvent au rendez-vous pour le plaisir, l'information, et l'éducation de chacun (et surtout d'un public américain, cible avoué de l'exposition). Il est vrai que ce panorama éclectique et international et souvent chose rare aux États Unis.

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Bruno Chalifour
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