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Arles 2010


photographieLes Rencontres d’Arles en 2010 : du lourd et du piquant… vraiment ?

par Bruno Chalifour.

 

“Du lourd et du piquant”, c’est sans doute ce qui aurait pu résumer une partie de mon article de l’année dernière présentant le programme des Rencontres d’Arles 2009, mais en fait c’est le sous-titre/slogan des Rencontres 2010 dont les expositions fermeront leurs portes le 19 septembre après « la rentrée en images ».

photographie Il y a des coïncidences qui font sourire, d’autant plus que l’on m’a gentiment fait payer en vexations cette année le franc-parler de l’année dernière. Qu’à cela ne tienne, on semble nous avoir épargné cette année les cafouillages « made in Goldin »et l’usine à gaz (gouffre financier ?) de la chapelle des frères prêcheurs cuvée 2009 prédits. En fin de compte, j’essaie seulement de demeurer lucide et juste, même si comme tout un chacun mes analyses reflètent sûrement aussi des choix éthiques et esthétiques personnels et une définition propre de ce que « photographie », y compris dans tous ces états, signifie pour moi. Rapidement : une maîtrise de(s) outil(s) de production afin de pouvoir exprimer de façon cohérente et créatrice un contenu qui nous touche, nous spectateurs, et ce dans une forme qui se positionne par rapport à des critères esthétiques passés ou contemporains. Rien de bien sorcier en fait mais qui bannit les « à-peu-près » expérimentaux frustrants–ces objets d’études uniquement destinés à leur auteurs (et qui devraient rester privés)–, les images vides ou informes, ainsi que les tentations à un nombrilisme hermétique auquel on nous a pas mal soumis depuis quelques années.

2010 donc, l’année du rhinocéros rose aux cornes vertes. La bête est devenue mastodonte, gagnant en force et en visibilité, en carapace aussi. La vision se fait peut-être moins précise, et on se débarrasse des poids plumes (ces oiseaux qui accompagnent les rhinos tout en n’en ayant ni la force ni les ambitions mais qui aident ces gros animaux à mieux identifier les parasites et à faire le vrai ménage).  

Le poids permet à Arles et ses 4 400 000 € de budget de faire de 2010 une année ouverte à la diversité, la disparité, à des photographies qui ne nous sont pas toujours connues : argentines, russes, québécoise même avec Michel Campeau. Merci donc Arles : on n’est pas forcément toujours d’accord, on ne peut pas tout apprécier mais on voit, on s’éduque et on continue aussi à se rencontrer entre curieux, amateurs, passionnés et professionnels de la photographie.

photographieBeaucoup de contrepieds intéressants dans cette édition des Rencontres : un musée historique qui nous la joue en technologies nouvelles (le musée Nicéphore Niépce et son passionné et passionnant directeur Michel Cheval), une photographie argentine conceptuelle et colorée (très), une exposition de travaux d ‘écoles et d’étudiants (« Regénération 2 » présentée par le musée de l’Elysée (Lausanne) et William Ewing) qui semble susciter plus d’intérêt que les sélections souvent muettes pour le prix « Découverte » (« découverte » : « découverte », comme on me l’a fait remarquer, en fait les participants sont souvent loin d’être des nouveaux venus sur la scène photographique ou celle plus vaste et plus floue de l’  « art contemporain » [voir les deux récents livres, l’un de Christian Gattinoni, l’autre de Michel Poivert sur la question], exception faite, je dois reconnaître, du lauréat du dit prix, l’américaine Taryn Simon.

photographieArles 2010 ce sont aussi des expositions militantes sur les conditions de détention dans l’univers pénitentiaire français ou, encore grâce à William Ewing, l’existence chancelante de la collection Polaroid du musée de l’Elysée au moment où sa grande sœur est mise aux enchères à New York et brutalement disséminée aux États Unis en dépit des droits des photographes-auteurs et de l’intérêt culturel et historique de l’ensemble. Le marché a ses raisons que la raison ignore.

La diversité des Rencontres, cette année, s’articulait sur une diversité de commissaires qui surent se montrer à la hauteur de la tâche qui leur était confiée et qui l’assurèrent jusque dans la multiplicité des visites guidées à assumer (un point fort d’Arles auquel, l’année dernière… mais c’est une autre histoire… ;o)  ). François Hébel nous propose les Rencontres 2010 en 5 promenades : une argentine (célébrant le bicentenaire de l’Argentine… et sa liberté d’expression retrouvée), une argentique, une rock (enfin punk–mouais, à voir avec réserves cependant), une autre « passage de témoin », et une « amis de la fondation LUMA / prix découverte» (à l’image de l’œuvre de la lauréate 2010 du prix de cette même fondation, Trysha Donnelly)… et un petit tour du côté des prisons françaises.


photographieLes coups de cœur de cette année furent pour moi :

1-la photographie argentine surprenante–avec un bonus pour l’exposition historique de l’œuvre de Leon Ferrari,

2-la belle exposition, belle car bien mise en valeur par la qualité des tirages et leur adéquation avec le lieu d’exposition (les ateliers SNCF), de Michel Campeau sur la disparition des chambres noires amoureusement et ironiquement documentées au compact numérique,

3-la magnifique rétrospective Mario Giacomelli proposée par l’association du Méjean,

4-l’exposition Klavdij Sluban également proposée par le Méjean,

5-l’émouvant témoignage de Taryn Simon sur les condamnés à tort aux USA,

6-les visites commentées par Michel Cheval de l’exposition sur les collections de son musée (Niépce) et de Christian Caujolle sur la collection Karmitz.

 

photographieQuelques moments plats mais ouvrant parfois d’autres portes :

-l’exposition Ernst Haas qui ne fait que moyennement honneur au travail de ce coloriste historique de chez Magnum,

-l’exposition sur le tir photographique dont le stand de tir en opération a suscité plus d’émotions que les images présentées,

-le prix « découverte » (choisi par « les amis de la fondation Luma)–hormis le travail de sa gagnante,

-le parcours « prison » dont la mise « en scène » en diluait le potentiel impact (mais qui avait le mérite d’essayer une présentation « autre »),

-le colloque « Photographie : exposer, enseigner, collectionner… quelle actualité ? » où la préparation de certains intervenants n’était pas à la hauteur des attentes du public (et sans doute des autres intervenants, eux préparés),

photographie-les soirées de projection au théâtre antique que le public semble avoir boudées (le rapport qualité/prix était certes absent mais cela n’explique pas la moindre fréquentation des professionnels. Aux dires mêmes des Rencontres, 1500 participants par soirées au lieu de 2000 l’année dernière alors que la fréquentation des Rencontres a augmentée, et cela en tenant compte d’une semaine d’ouverture « allongée » cette année,

-une « longue » semaine d’ouverture qui a vu se croiser des gens qui d’habitude se rencontraient (but originel du festival, non ?).

 

Mais les Rencontres depuis plusieurs années, ce sont aussi les initiatives que le festival a suscitées. Et en pphotographieremier lieu, il convient de citer le festival « Off », évidemment, qui cette année affirmait sa maturité, toujours sous la direction d’un ancien élève de l’école nationale de photographie, Christophe Laloi, et dont les projections nocturnes ont bel et bien concurrencé celles de « l’Off-iciel », s’attirant même les prestations de messieurs Gattinoni et Poivert. Les travaux sélectionnés étaient d’une qualité supérieure cette année. Le prix Voies-Off 2010 de 2500 € a été décerné au travail de Lisa Wiltse.

 photographie   La « Nuit de l’Année » des Rencontres avait débuté dans le quartier populaire et en soi historique de la Roquette. Cette nuit, à l’origine gratuite, de projection des productions d’agences et de magazines de l’année, s’était repliée l’année dernière aux ateliers SNCF–repli dû au retrait de certains sponsors et au coût du gardiennage. La population de la Roquette avait réagi au pied levé et organisé sa propre « Nuit de La Roquette ». Cette année le quartier ré-édite l’événement et l’étoffe. Des galeries ce sont ouvertes, des photographes ont été invité, le niveau d’organisation et des travaux présentés a progressé. Le succès du bébé de la Roquette a « forcé » mais aussi permis à la « Nuit de l’année » d’investir un autre quartier du vieil Arles, quartier jusque là délaissé. Double réussite donc (même si des progrès sont encore possibles).


photographieIl faut reconnaître que cette année, les Rencontres d’Arles récoltent le fruit des efforts et travaux des équipes, collectivités locales, et sponsors privés rassemblés autour de François Hébel et François Barré depuis 2001. De bredouillant alors, le festival s’affirme et s’affiche avec une voix de ténor sur la scène des festivals internationaux de photographie dont il est en fait souvent l’inspiration. Comme avant lui Avignon, Arles a généré une multitude d’initiatives qui peuplent les journées et les nuits de la semaine d’ouverture. Il est à présent impossible de tout voir, de tout couvrir. Il serait ingrat de se plaindre. On peut cependant questionner la pérennité de certaines de ces initiatives ainsi que l’identité du festival. Cette dernière relève à présent du tandem François Hébel-Jean-Noël Jeannenet (le nouveau président des Rencontres succédant à François Barré). Une phase historique se dessine pour Arles et ses Rencontres et qui va dépendre de la synergie annoncée entre le ministère de la culture, les collectivités locales et Maja Hoffman : un pôle européen de l’image sur le site des ateliers SNCF. Conscient de l’importance d’un tel projet pour Arles, et en fait pour la France, Frédéric Mitterand a annoncé lors de l’inauguration des Rencontres l’intention de son ministère de soutenir ce projet. photographieDe son côté Maja Hoffman et la municipalité d’Arles (maire Hervé Schiavetti) ont pris de l’avance en exposant cet été une maquette de la première phase du projet conçue par Frank Gehry (le célèbre architecte du musée Guggenheim de Bilbao, né Frank Owen Goldberg). « Du lourd et du piquant » semble bien être à l’heure du jour ! A l’année prochaine Arles !


[PS : nous notons au passage le départ annoncé d’un vieux compagnon de route des Rencontres (seulement vieux par la durée de son dévouement, rassurez-vous), l’efficace et truculent Lionel Fintoni que je tiens à saluer amicalement dans ce texte.]


© Bruno Chalifour, septembre 2010.

 


En savoir plus sur les images

Visuel 1
Affiche Arles 2010
Photo 2
Arles, place de république, juillet 2010 – © Bruno Chalifour. "Le gros lourd piquant du nez".
Photo 3
Michel Campeau devant ses œuvres Arles 2010 – © Bruno Chalifour.
Photo 4
Arles, "Du sourd et du gluant", © Bruno Chalifour, 2010.
Photo 5
Arles 2010, pause liquide au café de Voies Off (lectures de portfolio gratuites en arrière-plan – © Bruno Chalifour.
Photo 6
Le tir Photographique – Arles 2010 – © photographie Bruno Chalifour.
Photo 7
Arles 2010. Rue du docteur Fanton. A gauche, Robert Blake (ex-International Center of Photography, New York), co-lauréat annoncé mais toujours "secret" du prix des éditeurs européens (mésentente sur les conditions de publication du livre) prix en photo par Lionel Fintoni, traducteur officiel, à droite.
Photo 8
Bourse du Travail, Arles 2010 – Christophe Laloi (directeur-fondateur de Voies Off) à gauche et Alain Desvergnes (ex-directeur-fondateur de l'Ecole Nationale de Photographie d'Arles).
Photo 9
Maurice Martin, habitant de la Roquette, Arles (en blanc à droite). Photographe amateur devant son écran de projection.
Photo 10
Projection nocturne du festival Voies Off. Arles 2010, © Bruno Chalifour.
Photo 11
Arles 2010. Rétrospective Leon Ferrari, église Sainte Anne © Bruno Chalifour.

Remy PilliardPour en savoir plus sur l'auteur de cette rubrique
Chronique par Bruno Chalifour
Site : www.brunochalifour.com
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