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Looking In: Robert Frank’s The Americans

Par Bruno Chalifour

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Looking In: Robert Frank’s The Americans, en français « Une étude détaillée des Américains de Robert Frank » est le titre à la fois de l’exposition créée par Sarah Greenough à la National Gallery of Art de Washington D.C., exposée du 22 septembre 2009 au 3 janvier 2010 au Metropolitan Museum de New York, et des deux catalogues qui l’accompagnent (version normale et version étendue).
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Né en Suisse en 1924, débarqué aux USA en 1947, Robert Frank est essentiellement célèbre par ses photographies prises au cours de deux périples en voiture à travers les États Unis en 1955 et 1956, périples financés par deux bourses consécutives de la fondation Guggenheim (1). Ces photographies (au nombre définitif de 83 sélectionnées à partir d’un corpus d’environ 23 000) furent d’abord publiées à Paris par Robert Delpire en 1958 sous le titre Les Américains, accompagnées de divers textes sur les États Unis par plusieurs écrivains français renommés. Delpire, qui avait déjà publié Frank quelques années auparavant dans sa revue pour médecins, Neuf, avait promis une publication à Frank à l’origine du projet de ce dernier afin de convaincre le jury de la Guggenheim du sérieux de son entreprise (2). La demande de bourse était [quand même !] aussi accompagnée des chaudes recommandations de Walker Evans (alors à Fortune), d’Edward Steichen (directeur, depuis 1947, du département photographie du Musée d’Art Moderne de New York [MoMA]) et d’Alexey Brodovitch (alors au sommet de son art en tant que directeur artistique du magazine de mode Harper’s Bazaar et qui, 8 ans plus tôt, avait soutenu Henri Cartier-Bresson pour son projet de photographier l’Amérique de 1947).
 En 1959, Grove Press accepte enfin de publier The Americans, première version enfin américaine de l’œuvre après les refus essuyés en 1957 et 1958. Les images sont alors accompagnées d’une introduction d’un jeune auteur, une des figures mythiques de la Beat Generation, Jack Kerouac. Kerouac venait alors de publier la première version de On the Road (1951), livre devenu depuis mythique surtout après sa republication (en version édulcorée) en 1957. Les parallèles ne manquent pas entre On the Road et The Americans ; Kerouac et Frank se connaissent alors très bien.
 The Americans fut très mal reçu dans l’Amérique prospère et réactionnaire des années 1950, une Amérique aux prises avec la guerre froide, le Mc Carthyisme et la Red Scare (la peur des rouges). Même Minor White, alors rédacteur en chef et co-fondateur de la revue Aperture, l’écorcha essentiellement d’un point de vue technique : images au 35 mm (Leica) dans une Amérique qui, jusqu’en 1959(3), ne jure que par le format 4x5 inches (10 cm x 12,5 cm) et l’appareil Graflex ; grain ; flou de bougé ; cadrages paraissant (paraissant seulement) trop « spontanés » et donc loin de l’orthodoxie du jour ; images de sujets parfois à première vue insignifiants. Cependant White se ravise très vite, considère l’adéquation contenu / forme du projet de Frank, la nouveauté du regard en adéquation avec la génération montante, et ne se laisse pas dériver au vu du contenu réaliste/critique de l’Amérique de l’époque, un contenu critique qui fera couler beaucoup d’encre sur « l’anti-Américanisme » de leur auteur (4). White conseille donc la lecture du travail de Frank dans le numéro suivant d’Aperture. Avec la contestation montante des années 1960s puis 1970s, le développement de l’enseignement universitaire de la photographie, le livre devient rapidement un best-seller et une référence incontournable de la photographie contemporaine et de l’édition photographique.
 The Americans est en effet un modèle, étudié depuis en tant que tel, de la mise en séquence d’images photographiques. Il est conçu comme un tout, structuré en 4 chapitres commençant chacun par une image incorporant le drapeau américain. Sa cohérence thématique avait rarement été atteinte jusque là. Son impact, tant aux États Unis qu’en Europe et au Japon, est dans la lignée d’Images à la sauvette, The Decisive Moment (dans sa version anglophone) de Cartier-Bresson. Jamais un livre photographique n’a connu autant de ré-éditions et une distribution comparable.  Les exemples pullulent à présent d’images prises en hommage à des vues publiées dans le livre, comme par exemple la voiture bâchée, comme sous un linceul, imitée même par un Raymond Depardon dans sa traversée ouest-est des États Unis.
 Dans The Americans, Frank aborde la dimension multiculturelle compartimentée des États Unis, leur racisme latent et/ou évident (5), mais aussi l’humanité simple que l’on peut aussi y rencontrer (6). Il y développe des thèmes centraux et récurrents : la jeunesse et leur nouveau totem, le juke-box, la route, la voiture, la mort, la religion–ces quatre derniers concepts sont étroitement associés tout au long du livre. En résumé, les Américains, republié pour son cinquantième anniversaire par Delpire et Steidl (sans oublier une version récente de Scalo) doit figurer en bonne place dans la bibliothèque de tout amateur sérieux de photographie. Et maintenant pour les aficionados il y a Looking In.

L’EXPOSITION

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Elle est née à la National Gallery of Art de Washington de l’intelligence du travail de sa conservatrice en photographie, Sarah Greenough. Inaugurée en janvier 2009 à la National Gallery, elle circule ensuite au MoMA de San Francisco pour terminer sa course et fermer ses portes au Metropolitan Museum de New York le 3 janvier 2010.
 Le Metropolitan est détenteur des archives de Walker Evans et sa collaboration permit l’exposition des lettres de Frank à Evans durant son projet. Certaines sont fort éclairantes sur la proximité des deux photographes, ainsi que sur les difficultés rencontrées et l’accueil parfois sinistre qui accompagne l’arrivée du photographe dans les petites villes de l’Amérique profonde d’alors.
 Bien entendu, les tirages originaux des photographies du livre sont au cœur de l’exposition mais celle-ci comporte aussi des planches contacts d’époque, des tirages de lecture (souvent de piètre qualité, ce qui devrait faire réfléchir les photographes sur ce qu’il faut savoir garder de son œuvre), des lettres échangées (surtout avec Walker Evans comme mentionné plus haut), des parutions et commentaires sur le livre. Autre curiosité, est aussi exposée une épaisse pile de tirages maintenus en paquet par une grosse ficelle et à travers laquelle on peut voir des trous effectués à l’aide de longues pointes à chevron dont certaines sont encore présentes. Le paquet constitue un témoignage historique des aberrations du marché de l’art photographique : une galerie négociant avec Frank l’achat de certains de ses tirages à un moment où Frank se débattait dans des difficultés financières, exigea la destruction de piles d’autres afin de créer une fausse pénurie, de limiter le nombre de tirages « vintage » (7) et d’en faire augmenter la valeur marchande. Comme quoi, même les héros ont des chevrons dans l’aile ! Une vidéo réalisée par Robert Frank et une introduction composées de tirages de photographies antérieures aux Américains complètent le tout.
 Pour ce qui est des tirages des Américains, leur disparité est cependant à remarquer : formats différents, qualité et tonalité de tirages variées. Ceci s’explique par leur provenance : diverses collections institutionnelles ou privées. Plutôt que d’emprunter l’intégralité de l’œuvre de la collection du musée d’art de Houston (Texas), la commissaire a sans doute préféré compléter les tirages de sa collection par des sources variées plutôt que d’emprunter le joyau constitué par Anne Tucker, la directrice du département photographique musée texan. Étonnant car Anne Tucker figure sur la liste des collaborateurs et écrivains du catalogue de Looking In. L’auteur de ce texte n’est pas convaincu que la présence de vintages (les tirages de Houston sont sans doute plus récents) justifient la perte d’homogénéité visuelle engendrée. L’exposition n’en demeure pas moins un événement historique d’autant plus qu’elle est une première à New York pour les Américains.

LE LIVRE
L’épais livre / catalogue, d’autant plus épais dans sa version étendue (500 pages), présente l’exposition mais également des textes par les spécialistes Sarah Greenough, Jeff L. Rosenheim, Anne Wilkes Tucker, Stuart Alexander, Martin Gasser, Michel Frizot, Luc Sante, and Philip Brookman. Pour tous ceux qui n’ont pu voir l’exposition l’ouvrage constitue la référence sur Les Américains, d’autant plus que l’exposition a été réalisée en collaboration étroite avec le photographe lui-même–un photographe de 85 ans tout de même. Pour ceux qui ont eu la chance de voir l’exposition à Washington D.C., San Francisco ou New York, la version étendue du catalogue illustre et complète l’exposition par des documents et des analyses non présents dans les salles de l’exposition. C’est donc à un ouvrage historiquement incontournable auquel nous avons à faire et dont on espère une version française prochainement disponible.

La National Galerie of Art offre sur son site internet d’intéressantes informations sur Robert Frank, les Américains et bien sûr Looking In, ainsi que deux documents sonores téléchargeables. A vos I-Pods donc !
 http://www.nga.gov/exhibitions/2009/frank/index.shtm

Notes :
1-Edward Weston fut le premier photographe récompensé par la prestigieuse bourse Guggenheim en 1937. Sa bourse elle aussi fut prolongée d’un an. Les images furent publiées dans un ouvrage intitulé California and the West, accompagnées des textes de sa compagne d’alors et future épouse, Charis Wilson.
2-Le célèbre Du s’était aussi engager à publier des images de Frank.
3-Avènement du système Nikon F , changeant les pratiques aux États Unis et promouvant la Street Photography, ou photographie de rue dont Frank devient un des « pères fondateurs ».
4-Une accusation loin d’être vaine à une époque où sévissait la commission des activités anti-américaines qui pouvait décider de mettre sur une liste noire les associations, entreprises, et individus jugés suspects de non-nationalisme. Tout contrat et emploi public était alors impossible et l’opprobre touchait aussi le secteur privé (voir les émigrations vers l’Europe dont la France de célébrités « critiques » elles aussi telles que le photographe et cinéaste Paul Strand, Jules Dassin, Charlie Chaplin… ).
5-Voir à ce sujet « Trolley, New Orleans, 1955 » qui figure sur la couverture d’une des éditions. La photographie présente la partie centrale d’un bus/trolley prise de façon totalement frontale, à la Walker Evans. Au centre, regardant le photographe par la fenêtre, deux enfants, une fille et un garçon ; dans les deux fenêtres de gauche vers l’avant du véhicule, des passagers blancs regardent droit devant eux, ignorant le photographe ; à droite, assis sur les sièges arrière du bus/trolley, des passagers noirs dont un homme de trois quart qui fixe l’objectif. Nous sommes en 1955, l’année où Rosa Parks décide de braver la ségrégation sévissant dans les transport publics d’Alabama. Son geste trouvera un allié dans un jeune pasteur, Martin Luther King Jr. Le photographe comme voyant pour reprendre le terme cher à Rimbaud. Le reste, l’histoire s’en est chargée. Les faits passent, les images restent.
6-L’exposition Looking In montre des lettres de Frank pendant son périple, envoyées à Walker Evans, et racontant ses déboires avec les services de police (sa nuit en prison), les épisodes où il a manqué de peu de servir de cibles à des hillbillies du sud–mésaventure aussi rencontrée par Henri Cartier-Bresson lors de son voyage au pays des Américains profonds en 1947.
7-Le terme tirage « vintage », ou plus simplement d’origine, qualifie une photographie tirée peu de temps après la prise de vue, donc du vivant de son auteur, effectué par de dernier ou sous son contrôle étroit. En France il est souhaitable que le nombre de tirages soit égal ou inférieur à 30 pour que ceux-ci soient considérés comme œuvres d’art et non produits purement commerciaux [hmmm, le marché de l’art ne serait donc pas commercial ?!]

En savoir plus sur les images

Visuel 1 : Parade - Hoboken, New Jersey, 1955 - Robert Frank
Visuel 2 : Trolley, New Orleans, 1956 - Robert Frank

Remy PilliardPour en savoir plus sur l'auteur de cette rubrique
Chronique par Bruno Chalifour
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