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Infected Landscape

Infected Landscape de Shai Kremer

Par Bruno Chalifour

photographieA quelques semaines du prix européen du livre photographique décerné chaque mois de juillet aux Rencontres d’Arles, l’éditeur britannique Dewi Lewis, déjà gagnant du prix en 2002 avec le superbe Afghanistan Chronotopia de Simon Norfolk, récidive avec l’œuvre d’un jeune photographe israélien, Shai Kremer. Le photographe, également new yorkais depuis 5 ans, présente un portfolio issu d’un projet de longue haleine sur le paysage palestinien (et maintenant aussi israélien) ravagé par la violence d’état. Au delà des stigmates d’une guerre militaire et civile, c’est l’âme de la terre, la psyché israélienne qui sont aussi les sujets de cette enquête photographique dans la lignée des paysagistes américains post-New Topographics*.

photographieC’est il y a exactement 4 ans, alors que je faisais partie d’un voyage d’étude d’une délégation d’institutions culturelles de l’état de New York en Israël, que j’ai rencontré le travail de Shai Kremer pour la première fois. Le but de ce voyage était, au cours d’une semaine, de rencontrer un maximum d’institutions culturelles et d’artistes israéliens afin à la fois de nous éduquer mais aussi d’œuvrer à des relations et une aide possibles visant à sortir l’art contemporain local d’une sorte de ghettoïsation dont il était paradoxalement victime. Je dis « paradoxalement » car une des raisons en Europe du manque d’exposition de l’art contemporain israélien venait sans doute d’une volonté de ne pas s’associer avec et par là cautionner la politique de d’occupation et de colonisation de la Palestine, de discrimination certaine envers la population palestinienne, de non respect des décisions de l’ONU concernant, entre autres, l’identité internationale de Jérusalem bafouée par sa désignation comme capitale de l’état d’Israël. Le contrôle militaire israélien y était, et est, toujours constant, y compris, et surtout, sur les quartiers non-israéliens. La vidéo surveillance y est constante et omniprésente. Etant donné le contenu éminemment politique et humaniste de l’art israélien, le boycott culturel a sans doute été une décision maleheureuse. Aux Etats Unis, l’art israélien trouve des débouchés au sein de la communauté juive, à l’instar du musée qui lui est dédié à New York, mais se trouve par là même souvent limité à ses institutions.
photographieLe paradoxe de la situation où ce voyage me plaçait me fut rendue immédiatement évidente quand, dès la première visite, le diplomate es-culture qui nous accompagnait nous déclara, en guise de préambule, de nous préparer à rencontrer un artiste et une œuvre « politiques » sinon polémiques. Il s’avéra rapidement que la vaste majorité des artistes que nous allions rencontrer appartenait à la même catégorie de créateurs contestataires exprimant leurs désaccords avec la politique gouvernementale, et leur désir de recherche de solutions équitables et pacifiques, à travers leur art. La volonté des autorités culturelles de ne pas nous soustraire à cette réalité souvent ignorée hors Israël, et de prendre le risque politique de s’abstenir de censure, est à mettre au crédit des organisateurs de cette mémorable expédition–sans pour cela oublier que je faisais partie d’une délégation d’un formidable allié dont l’aide militaire et financière est de prime importance pour l’état d’Israël.  

Infected Landscapes (Paysages infectés) de Shai Kremer est le résultat d’un travail de sept ans débuté alors que le photographe faisait ses études en licence d’art à l’école des arts visuels « Camera Obscura » de Tel Aviv. Armé de son diplôme en 2002, il va ensuite obtenir une maîtrise en beaux arts à l’école des arts visuels de New York en 2005. Ayant lui même bâti le pont qui l’amène sur le marché de l’art New Yorkais, et qu’il franchit régulièrement dans les deux sens, Kremer et son projet qu’il va continuer de développer vont ensuite se retrouver finaliste du prix du meilleur portofolio décerné par la réputée fondation Aperture de New York (éditrice du magazine du même nom) et nommé pour le prix de la Fondation HSBC à Paris.
Infected Landscapes, le livre récemment publié (2008) par l’éditeur britannique Dewi Lewis–membre du prix européen du livre photographique (non du jury) décerné chaque année pendant les Rencontres d’Arles–présente une soixantaine de tirages couleurs dont huit vues panoramiques. Les images sont accompagnées de deux textes, l’un de l’historien et sociologue israélien Moshé Zuckermann ; l’autre de l’ex-commissaire d’exposition de l’Art Institute de Chicago (1987-1999) et du musée Whitney de New York (1999-2007), Sylvia Wolf.
photographieShai Kremer travaille dans uns style qui s’est affirmé dans la champ de la photographie d’art avec des œuvres complexes et monumentales telles que celles de l’américain Richard Misrach (dont Kremer se réclame), auteur de l’épopée photographique Desert Cantos commencée au début des années 1980s, mais aussi, plus récemment, et entre autres, les britanniques Paul Seawright et Simon Norfolk. Tous travaillent en couleur, à la chambre grand format pour des tirages de taille murale destinés aux murs des galeries et des musées. Durant le mois de mai 2008, les photographies de Kremer étaient exposées simultanément à la galerie Julie Saul de New York et sur les murs de celle de Robert Koch à San Francisco sous le titre Broken Promised Land–titre qui s’avère également être le sous-titre d’Infected Landscape.. Des images de Kremer ont même illustré des passages d’un texte de Bernard-Henri Lévy publié par le New York Times en 2006–sous l’œil de Kathy Ryan, le journal, et surtout son supplément couleur du dimanche, est un débouché et une autre plateforme de revenus et de promotion que Simon Norfolk, entre autres, affectionne aussi. Les quatre photographes cités plus haut photographient un paysage ravagé par la violence armée, les scènes de crimes après le crime, un genre qui a vu le jour avec la guerre de Crimée et les photographies de Roger Fenton dès 1855–voir les deux versions de The Valley of the Shadow of Death (La vallée de l’ombre de la mort) dont Kremer se fait l’émule (pp.25-35 de Infected Landscapes). Si Misrach photographiait les cratères des essais nucléaires et autres bombes dans les déserts du sud-ouest américain, Seawright l’Irlande du Nord et l’Afghanistan–ce dernier projet en hommage à Fenton–, et Norfolk, l’Afghanistan, la Bosnie, et l’Irak, Kremer, lui, se concentre sur un paysage qu’il connaît bien, celui d’Israël. Pour lui le territoire miné, envahi, sous contrôle des forces armées renvoie à un état des lieux de la population israélienne, aux blessures non seulement physiques mais psychologiques et psychiques endurées ou infligées. Kremer se consacre surtout aux blessures béantes du paysage, aux cicatrices mal refermées laissées par la violence étatique armée, des bunkers et ruines des hauteurs du Golan aux camps d’entraînement du désert du Négev, sans oublier, évidemment, le sinistrement célèbre mur de séparation. Les dispositifs de surveillance, de contrôle, à ceux d’entraînement à l’invasion, l’occupation et la répression, même obsolètes, abandonnés, laissent des traces profondes, autant d’espaces métaphoriques forts qui hantent les rêves de terre promise. L’espoir a fait place au désenchantement, la violence et la douleur. La victime s’est faite bourreau.
photographieCe n’est pas la violence des informations télévisées, le sang, la mort et les larmes affichés à Perpignan que recherche Kremer. Comme ses frères d’armes précédemment cités, il aborde son sujet sous l’angle de la distance, la subtilité et l’esthétisme. Cherchant dans la beauté paradoxale des images un questionnement et une rédemption, il illustre parfaitement la thèse d’un autre photographe paysagiste américain, Robert Adams, pour qui les photographies de paysage nous parlent de trois choses : de géographie, d’autobiographie, et de métaphores. Adams fut le premier a clairement énoncer dans son  ouvrage, La beauté en photographie, les potentielles vertus rédemptrices des photographies de paysage, tant pour leurs auteurs que leurs spectateurs.

Infected Landscapes est donc le premier ouvrage qui nous parvient d’Israël, relayé par New York (et la communauté artistique juive américaine) et l’éditeur britannique Dewi Lewis montrant un aspect souvent ignoré de la vie quotidienne et du monde artistique israéliens : la remise en cause de la violence étatique, de la défiguration d’un paysage mythologique, ainsi que la dénonciation de la trahison d’un rêve. Il va être intéressant de suivre la trajectoire de ce livre aux Rencontres d’Arles cet été, ainsi que celle de son auteur dans les années à venir.

photographie*New Topographics, Photographs of a Man-Altered Landscape [Les nouveaux topographiques : photographies d’un paysage modifié par l’homme] fut une exposition historique sur le paysage essentiellement américain qui s’est tenue en 1975 au musée international de photographie à la Maison George Eastman (Rochester, NY). Son commissaire, William Jenkins, témoignait d’un revirement de l’approche des photographes concernant le paysage photographié, très différente de celle de son héraut, Ansel Adams, dont le règne de quasi cinquante ans s’estompait face à des projets plus conceptuels et sériels. Les photographes participants (Robert Adams, Lewis Baltz, Bernd et Hilla Becher, Joe Deal, Frank Gohlke, Nicholas Nixon, John Schott, Stephen Shore et Henry Wessel) auront une influence remarquable sur l’évolution de la photographie de paysage contemporaine, notamment en France dans les années 1980s et 1990s, de la Mission de la DATAR, à celle du Littoral, Transmanche, ou même « Metz pour la photographie ». Plusieurs des photographes de New Topographics ont d’ailleurs participé à ces missions. Les travaux de Shai Kremer se situent pertinemment dans la lignée de ces recherches esthétiques, artistiques et conceptuelles. Tout comme Robert Adams, Lewis Baltz, Richard Misrach, Paul Seawright et Simon Norfolk, la politique d’occupation du paysage, la philosophie et la psychologie de sa gestion, sont au cœur de ses préoccupations.

En savoir plus sur cet ouvrage

Infected Landscapes: Israel, Broken Promised Land de Shai Kremer.
Textes de Sylvia Wolf et Moshe Zuckermann.
Publié par Dewi Lewis, Stockport (Angleterre), 2008.
120 pages, 66 photographies couleur.
ISBN 9781904587590


En savoir plus sur l'auteur de cet article

Bruno Chalifour
Rochester, NY, le 15 juin 2008.
www.brunochalifour.com
Voir aussi stage aux Rencontres d’Arles 2008 :
www.stagephoto-arles.com/index.php/page/fr/stage/39