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Darkroom de Michel Campeau

Darkroom de Michel Campeau

Par Bruno Chalifour

photographieDarkroom est le premier livre d’une collection de 10 ouvrages dirigée par le célèbre photographe britannique, membre de magnum, Martin Parr, publié par l’une des meilleures maisons de l’édition photographique, l’américain Nazraeli Press de Portland dans l’Oregon (www.nazraeli.com ). L’auteur, le montréalais, Michel Campeau a visité près de 75 chambres noires, celles d’amis, de laboratoires amateurs ou professionnels, d’institutions diverses afin de réaliser ce projet commencé en 2005.

Le projet a été entièrement réalisé avec un appareil compact numérique (Canon G6, 7 Mp). Il est né d’un désir du photographe « de prendre l’histoire de la photographie et de l’art à témoin. » Campeau n’a certes pu résister à l’ironie qu’il y avait à réaliser ce projet en numérique, mais il y a plus, comme l’indique le photographe, ce fut également une occasion pour lui de tester les possibilités de l’outil numérique :

« Le système opérationnel des appareils numériques permet de vérifier immédiatement la justesse des images, permet de se débarrasser des images erronées. Le photographe est libéré de la lourdeur de l’attente, de l’archive des images inutiles. On interroge sur le champ la rigueur, la tension, la structure, la qualité chromatique de la photographie par opposition au procédé argentique où l’image est donc approximative, sans retour en arrière immédiatement possible. Il y a une dimension aléatoire dans le procédé argentique traditionnel qui est gommé dans le numérique. Dans les deux procédés, il n’y a pas le même investissement émotionnel lié à l’attente. »

Le choix pour le projet d’un appareil compact va dans ce même souci de questionnement iconoclaste du medium. Certes ces images évoquent une ère déjà lointaine pour certains, un sentiment de nostalgie chez ceux, comme Martin Parr, qui ont fait l’expérience du tirage photographique en chambre noire, mais en même temps elles donnent à voir un monde intime, fermé, voire claustrophobe, fait de bidouilles, de débrouillardises, l’atelier du diable photographique en somme. L’utilisation du flash incorporé à l’appareil, l’écran de contrôle articulé du G6 ont permis des images, des angles de prise de vue inédits jusqu’à l’avènement de tels appareils. Ce qui a aussi séduit Martin Parr dans le projet de Michel Campeau, c’est la confirmation du pouvoir de la photographie à transformer la banalité, l’ultra simplicité du monde qui nous entoure en un spectacle esthétique porteur de sens.

Le livre comprend 70 images en couleur, dont seulement et étonnamment 10 images horizontales,
photographie confirmant ainsi l’exiguïté des espaces visités. Beaucoup des prises de vues sont des plans rapprochés voire gros plans, des vues en plongées également, donnant aux objets une échelle et une apparence surprenantes. Ces caractéristiques deviennent encore plus frappantes lorsque l’on est au contact des tirages d’exposition de 1 m sur 1,35 m. Personnellement je me suis revu le jour de mes premiers pas dans un labo photo : j’avais 14 ans, tout était gros, agrandisseur, bacs, cuves, chronomètre mural, disproportionné et étrange–Bruno au pays des révélateurs !

La palette des couleurs du travail de Michel Campeau est tout d’abord restreinte au noir et blanc. Le livre se termine également sur des vues évoluant dans cette même palette volontairement limitée. Puis vient le rouge évocateur des éclairages inactiniques, des bacs, des pinces, des bidons ; et puis évidemment le jaune et l’ocre de Kodak à Agfa. Enfin le bleu d’un fond de poubelle étoilé de poudre de produits photographiques évaporés, celui d’une couronne de pinces originellement destinée au séchage de linge, reconvertie au séchage de film.
    Le travail est souvent très graphique, abstrait par moment, questionnant la mémoire des ex-tireurs en chambre noire, interloquant et émerveillant les néophytes. Certaines images relève carrément de l’expressionnisme abstrait, ni un Brassaï, ni un Aaron Siskind ou un Carl Chiarenza ne les auraient reniées s’ils avaient travaillé en couleur.
« J’ai créé une histoire de crime. C’est devenu comme une enquête d’un inspecteur en sinistre, une enquête sur les lieux du crime et de la disparition. » Montréal CSI. A contrario, le photographe affirme aussi : « La caméra est « enjouante ». Cela m’a permis de reprendre un rapport ludique avec le monde et la photographie, de tenir mes ardeurs introspectives à distance. »
    Pour l’anecdote, les premiers pas que Michel Campeau a effectués avec son G6 furent motivés par le spectacle chaotique de la chambre de son fils, Léandre, auquel le livre est dédié, et du dessous de son lit.

Darkroom confirme donc, s’il en était besoin, qu’être artiste est affaire de vision, d’un pouvoir « imageant » qui pousse le monde qui nous entoure au-delà de ses limites. Peu importe l’outil à condition qu’il convienne à exprimer et à communiquer cette vision. La fiction est inutile à qui sait voir. Le monde est là, tranquille, qui nous fait signe.


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© Bruno Chalifour
Rochester, le 10 décembre 2007.
www.brunochalifour.com

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