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Le monde du bout... VI

Le monde du bout du monde VI

par Jérome Bar

Les mystères de la Cité de Machu Picchu

Depuis l'enfance, je porte avec moi des images du Pérou. "Le temple du soleil", "Les sept boules de cristal" (Tintin) ou le dessin animé "Les Cités d'Or" sont la source ou tout du moins le catalyseur de cette envie de larguer, provisoirement, nos amarres argentines pour rejoindre les terres qui ont vu naître cet Empire inca si fortement ancré dans nos imaginaires. Il n'est, me concernant, aucunement question de mémoire puisque mes connaissances du Pérou et de son histoire se limitent à de vagues souvenirs d'éclipses solaires, de momies, de sacrifices ou de cités perdues, piochées ça et là dans les vignettes d'Hergé.

Quoi qu'il en soit, lorsque les roues de l'Airbus A320 se posent sur la piste de l'aéroport de Lima, ce 4 janvier, je sais qu'imaginaire et réalité vont se rencontrer pour forger un Pérou qui m'appartiendra. Lors de mes premiers voyages, j'ai souvent vécu cette rencontre - ce choc - avec résistance : je refusais les parcelles de ce que je vivais qui ne correspondaient pas avec les images d'Epinal - ou avec les récits d'explorateurs du siècle précédent - qui avaient motivé mon voyage; je ne relatais alors dans mes carnets de voyage - comme pour forcer ma mémoire à se plier à ma volonté - que ce qui collait avec ce que j'étais venu chercher. Désormais, je me laisse beaucoup plus pénétrer par la réalité "vraie", guider par une naïveté sans a priori ni parti pris me déformant. Il ne faut pas croire que cette réalité soit terne ou dénuée d'éléments imaginaires, romantiques ou spirituels. Bien au contraire, elle est peuplée de mythes, de légendes, de personnages, d'anecdotes croustillantes qui lui donnent son sens et son piment.

Lima est une ville grise, sale, parfois un peu triste et balayée en ces mois d'été et de saison des pluies par une bruine incessante. C'est en tous cas l'image qu'elle donne aux passants qui, comme nous, ne s'y attardent pas. Cependant, si l'on gratte un peu, lorsque se dissipe la brume, elle offre aux visiteurs un patrimoine impressionnant, des balcons de bois sculpté, des courettes coloniales chaleureuses et des Liméens capables de vanter - et de vous convaincre - les charmes du manteau brumeux ou les ruelles délabrées du centre ville. Je resterai avec l'image d'une ville vivante, décadente, digne d'intérêt et insaisissable au premier coup d'oeil. Lima est certainement une ville exigeante: elle demande à celui qui veut "l'apprivoiser" du temps, de la curiosité et de la persévérance.

Il n'en est pas de même pour Cusco. Au premier abord, on s'y sent bien, émerveillé, conquis. Cusco, en quechua, signifie "nombril" et était le coeur de l'Empire inca (qui connut son apogée aux XIV et XVèmes siècles), sa capitale politique, économique, militaire et religieuse. C'est depuis cette mystérieuse cité de la Cordillère des Andes que se sont répandus, de la frontière colombienne au nord de l'Argentine, le culte du Dieu Soleil, le génie civil inca et la langue quechua. A l'origine, les Incas étaient une tribu ni plus ni moins ingénieuse que les autres peuples. C'est la récupération, l'assimilation et la diffusion des apports des civilisations antérieures qui leur ont permis de régner d'une main de maître sur un empire de 4000 km de long, en s'appuyant sur une organisation géographique et sociale appelée "Ayllu". L'Ayllu est un réseau d'échanges et d'obligations dominé depuis la nuit des temps par les populations andines (celles qui vivaient à l'altitude idéale - 3500m - pour la culture du maïs et de la pomme de terre) et imposé aux peuples des forêts et de la côte dont le rôle était, en échange des précieux aliments hautement nutritifs, de pourvoir leurs "maîtres" en laine (pour ceux qui vivaient au dessus de 3800m), coton (bassin amazonien), légumes (plaines), sel et poissons (côte pacifique). Les Incas ont forgé un empire sur les bases de ce système de troc et grâce à un réseau de communication très développé. Ils géraient l'ensemble des productions:  la viande et la laine des troupeaux étaient réparties dans les plaines, l'excédent de maïs était distribué aux bergers... la nourriture était assurée par l'Etat en quantité égale pour chacun, qu'il soit artisan, agriculteur, berger ou soldat, en échange de quoi le peuple devait être à l'entière disposition de ses maîtres: l'Inca (empereur), ses prêtres, les chefs guerriers et les "hauts fonctionnaires", tous issus de la même tribu dirigeante.  Un individu né dans une localité donnée et destiné à tel ou tel métier ne pouvait ni déménager, ni changer de fonction, ni même se marier hors de sa communauté, si ce n'est pour une "raison d'Etat". En outre l'Etat recourait à des déplacements massifs de populations afin de briser les solidarités tribales. En employant un anachronisme, on pourrait dire que les Incas ont inventé le stalinisme!!! On comprend alors comment, en 1532, Francisco Pizarro, à la tête de 183 barbus seulement, profitant d'une guerre civile entre les fils de l'Inca, put mettre en déroute le plus grand empire latino-américain de l'Histoire. Dans ses chroniques, Garcileso de la vega, fils d'un hidalgo espagnol et d'une princesse inca, écrit : "10 millions d'esclaves tendirent leurs poignets aux fers espagnols". Par la suite, les Incas tout comme les peuples qui étaient sous leur coupe subirent l'esclavagisme des espagnols venus coloniser - piller serait plus juste - la toute nouvelle vice-royauté.

Aujourd'hui, Cusco mêle architecture coloniale et vestiges incas. Malgré leurs efforts appliqués, les espagnols n'ont pas réussi à totalement effacer les traces des païens incas. Ainsi les Dominicains, mandatés pour construire un couvent sur l'emplacement du Temple du Soleil ne purent déplacer les énormes blocs de pierre parfaitement agencés qui aujourd'hui encore soutiennent l'édifice religieux. J'aime le métissage architectural. Les villes trop uniformes, trop nettes, trop propres (c'est le cas de certains quartiers de Paris qui font pourtant l'admiration des touristes) m'ennuient. Je leur préfère des villes qui ne respectent aucune règle en matière d'agencement architectural, où le plastic, le verre et la pierre se mêlent joyeusement. C'est le cas de Buenos Aires ou de Prague.

Si l'héritage inca est bien présent dans le bâti, en ce nombril du monde, il l'est aussi dans les traditions. Et je ne parle pas ici de ces femmes et enfants, que vous rencontrez aux quatre coins de Cusco, "déguisés" en paysans andins, qui traînent en laisse un pauvre lama au milieu des gaz d'échappement à la recherche d'une petite pièce  en échange du crépitement du flash de l'appareil photo d'un touriste allemand, australien, français ou argentin! Le culte de la Pachamama - la terre-mère - se détache de ce folklore et est rendu quotidiennement par des milliers d'hommes et de femmes qui en sortant de la messe, assumant totalement leur syncrétisme religieux, déposent une galette de maïs, des feuilles de coca, un verre de chicha (alcool de pomme) auprès de celle qui constitue AUSSI leur identité.

Afin d'approcher la civilisation disparue des Incas avec respect et humilité, nous choisissons d'emprunter El Camino del Inca, ancien sentier de pèlerinage, pour rejoindre, en quatre jours, le Machu Picchu, la "Cité de la Vieille Montagne" en quechua. Lorsque le second jour, se dresse devant nous, 1000 mètres de dénivelé plus haut, le col à 4200m, j'ajuste mes pas à mon rythme cardiaque. Je retrouve la joie et la souffrance de la marche quand, à 3500m et avec 15 kg sur le dos, chaque pas actionne des muscles endormis par la vie citadine. La marche agit sur moi comme l'eau d'une rivière sur les roues d'un moulin: elle est un moteur, une porte vers mes pensées, ma mémoire et mes rêves. Lorsque je marche me reviennent souvenirs de voyages, images de mes proches - parents et amis - et se dessinent des projets comme si mes pensées étaient étroitement liées à mes pas. Nous passerons au total, péniblement, 3 cols à plus de 3800m pour, à l'aube du 4eme jour, passer la Porte du Soleil, au travers de laquelle, tous les 23 décembre pour le solstice d'été austral, les rayons de l'Astre divin illuminent la Cité de Machu Picchu. A 7h30 du matin, le Machu Picchu est enveloppé dans un manteau brumeux qui lui donne une aura mystérieuse. Nous sommes les premiers à pénétrer sur le site, 2 heures avant l'arrivée des premiers bus qui déverseront une vague touristique multicolore, tartinée de crème solaire et armée du dernier cri de la technologie photo. Si nous déprécions quelque peu la présence de ces touristes "fast-food" à qui le Machu Picchu est offert sur un plateau, c'est que nos mollets et cuisses nous rappellent les efforts de ces derniers jours, le prix à payer pour "mériter" la Cité Perdue!

Il est difficile de croire que de 1532 à 1911, le Machu Picchu ait disparu des cartes, échappant ainsi aux "bulldozers" de la colonisation catholico hispanique.  Le 24 juillet 1911, croyant mettre la main sur la Cité mythique de Vilcabamba (pourtant connue des espagnols depuis 4 siècles!), l'archéologue nord-américain Birgham (re)découvre la Cité de Machu Picchu enfouie sous une épaisse couche de végétation tropicale. Deux familles, exilées de Cusco, vivant au coeur des ruines depuis 4 ans et exploitant les terrasses pour l'agriculture, l'accueillent et lui font visiter le site. Aujourd'hui, l'ensemble des pièces retrouvées sur le site - céramiques, outils de bronze et de cuivre, momies (où sont donc passés l'or et l'argent?) - repose sur les étagères de l'Université de Yale aux Etats-Unis. Les yeux de notre guide pétillent d'amertume et de colère lorsqu'elle nous révèle le "pillage yankee".

Comment la Cité de Machu Picchu a-t-elle pu ainsi disparaître des cartes et des mémoires?   L'hypothèse la plus probable, et la plus séduisante, est que le dernier empereur inca, suite à la déroute face aux espagnols, pour protéger un site sacré, aurait fait détruire le chemin qui mène du fleuve Urubamba à la Cité afin de détourner les espagnols vers la ville de Vilcabamba. L'exubérance de la forêt tropicale aurait définitivement masqué toutes traces de la Cité. Sur le site, les archéologues ont découvert 164 squelettes dont 109 de femmes, ce qui confirme cette hypothèse: une fois que les hommes auraient eu rejoint l'armée de l'Inca et que le chemin aurait été détruit, les derniers habitants du site auraient reçu l'ordre de ne jamais rouvrir la route du Machu Picchu et seraient morts isolés du monde, emportant avec eux le secret de l'emplacement de la Cité.

Une autre hypothèse est que, du temps des Incas, le Machu Picchu n'aurait été qu'un village de peu d'importance, consigné dans aucune des chroniques des derniers nobles incas ayant survécu à la conquista, et pour cela jamais recherché par les colons.  Cette hypothèse laisse rêveur sur ce qu'ont du être le faste et la beauté de l'Empire inca à son apogée.

Copacabana, Lac Titicaca, Bolivie
17 janvier 2004

Jérome Bar



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