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Le monde du bout... VII

Le monde du bout du monde VII

par Jérome Bar

Potosi


Autrefois, bien avant l'avènement de l'Empire du Soleil, sur les hauteurs de la Cordillère des Andes, des indiens quechuas vivaient au pied d'une montagne aux courbes harmonieuses. Sur ses flancs, les troupeaux de lamas et de guanacos assuraient la subsistance des locataires des lieux, puisque la terre n'appartenait à personne. Seuls les Dieux, disaient-ils, avaient pu engendrer la montagne sacrée.

La légende dit que c'est par hasard qu'un berger, une froide nuit d'hiver du XVème siècle, alluma un foyer pour se réchauffer, dénuda les entrailles de la terre et découvrit le gisement d'argent. Les veines de l'Amérique Latine étaient désormais ouvertes. Vinrent les blancs, ces hommes à barbes, vêtus d'acier et montés sur d'étranges montures. Ils avaient mis en déroute l'Inca afin de s'approprier son or et imposer une étrange religion. La malédiction avait le visage de 5 hommes blancs, les premiers européens à fouler les terres de l'altiplano bolivien. Ces pauvres fous pensaient pouvoir déloger la Pachamama et s'approprier la montagne sacrée ! Les indiens les mirent en garde :
-Protsssssi ! éructaient-ils dans leur langue.
Cela voulait dire " explosion " ou " colère ", réactions prévisibles si les nouveaux arrivants violaient la montagne sacrée. Les blancs, dont la langue ne pouvait se mouvoir sans l'aide de voyelles, donnèrent au lieu le nom de Potosi.

Ce qui suivit est raconté par le tableau d'un peintre anonyme du XVIIIème siècle exposé à la Casa de la Moneda. Vinrent d'autres blancs, en nombre, et solidement armés de pioches pour creuser la terre et d'armes à feu pour obliger les indiens à participer au sacrilège. Ils importèrent même des noirs, jusqu'alors inconnus en ces terres, car les esclaves ne faisaient pas long feu, usés par la fatigue de journées de travail de 18 heures, les gaz nocifs, le mercure qu'ils utilisaient afin de séparer la terre et l'argent, les coups des contremaîtres et les effondrements.

Le Pape, qui avait partagé une terre qui ne lui appartenait pas comme s'il s'était agi  d'une vulgaire pomme, et le Roi d'Espagne qui avait hérité de la demi-pomme sur laquelle reposait la Cordillère des Andes se partagèrent le boulot : l'un s'occupait de convertir les âmes de ces pauvres païens qui tombaient comme des mouches dans les mines et l'autre de l'exploitation des mines et du transport du trésor jusqu'à la lointaine Espagne. L'un tuait les corps, l'autre sauvait les âmes ! Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, la vierge devint du jour au lendemain protectrice de la montagne relayant le Soleil et la Lune au second plan et au rôle de figurants de la tragédie humaine. Celle-ci, qui n'y connaissait pas grand chose en terme de risques sismiques et de génocide, ne sauva que peu d'indiens !

Potosi devint très vite une ville géante, sa population dépassant celle de Paris ou New York. Les églises poussaient comme la mauvaise herbe. Potosi et le Cerro Rico - la montagne riche - étaient alors le centre du monde, de la convoitise des puissants et le théâtre du plus grand pillage de tous les temps. Avec elle grandissait un monstre qui, de nos jours, rôde toujours dans les parages : le sauvage capitalisme.

Aujourd'hui, la montagne est plus creuse qu'un fromage suisse. Dans ses mines, de pauvres bougres boliviens usent leurs trop courtes vies afin de se nourrir des miettes de la colonisation d'autrefois. Et quand ces miettes ne suffisent pas, reste la coca, héritage de leurs anciennes croyances, dont les feuilles ont la couleur de l'espérance.

Potosi, Bolivie, Janvier 2004

Jérome Bar



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